Éducation - Quelle note pour le bulletin unique?

Certains parents avaient parfois du mal à bien saisir ce que signifiait la note de leur enfant, accolée à une compétence énoncée dans un jargon parfois incompréhensible.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Certains parents avaient parfois du mal à bien saisir ce que signifiait la note de leur enfant, accolée à une compétence énoncée dans un jargon parfois incompréhensible.

La ministre de l'Éducation entend rendre obligatoire dès septembre un bulletin unique dans toutes les écoles primaires et secondaires du Québec. Si l'idée d'un modèle unique de relevé de notes ne semble pas déplaire, cette initiative ministérielle ne se voit pourtant pas attribuer la note A+.

S'il sera pour la première fois uniforme, le bulletin scolaire a pourtant longtemps été à visages multiples, variant d'une école à l'autre, d'une commission scolaire à l'autre, d'une région à l'autre. En carton, en papier, avec des notes chiffrées ou constituées de lettres (A, B, C...), il fut un temps où il pouvait y avoir «autant de bulletins que de profs», souligne Micheline-Joanne Durand, professeure à la Faculté des sciences de l'éducation.

Depuis la création du ministère de l'Éducation en 1964 et jusqu'en 1980, l'évaluation n'était même pas un élément important du cursus. Les bulletins étaient donc secondaires, jusqu'à ce que le gouvernement instaure, en 1981, une politique ministérielle d'évaluation pédagogique, mettant cette évaluation au coeur de l'activité éducative.

Mme Durand se souvient de l'époque où les bulletins avaient la forme de petits livrets en carton, à quatre faces, comprenant les commentaires manuscrits de l'enseignant et le rang de l'élève. En 1969, quand Micheline Schinck a commencé à enseigner l'anglais langue seconde dans une école secondaire de la CSDM, les bulletins comportaient une note en pourcentage pour chaque matière, compilation de tous les résultats des évaluations de l'élève durant l'étape ou l'année. «On ramassait toutes les notes, on les additionnait et les divisait par le nombre de notes. Ça donnait la moyenne, mais ça ne montrait pas du tout la progression d'un étudiant», croit celle qui est aujourd'hui présidente de la Société pour la promotion de l'enseignement de l'anglais langue seconde au Québec (SPEAQ).

Les années 1980 et 1990 ont vu fleurir des bulletins de toutes les couleurs, certains conservant la note en pourcentage et le petit commentaire manuscrit, d'autres qui introduisaient le système de cotes et qualifiaient les compétences transversales, comme, par exemple, l'enfant «identifie les outils nécessaires à la solution d'un problème» ou encore «dit clairement ce qu'il sait, pense et ressent». Mais les bulletins au secondaire étaient le plus souvent en pourcentage, ce qui rendait plus facile l'élaboration d'une cote «Z» ou «R» qui allait permettre de comparer les étudiants pour pouvoir orchestrer leur entrée au niveau collégial.

À la fin des années 1990, avec l'implantation du Renouveau pédagogique, qui devait tout doucement opérer une petite révolution des apprentissages et permettre de passer à une approche davantage axée sur les compétences, le bulletin a fait — et fait encore — l'objet de nombreux débats, les experts ne s'entendant pas sur les façons de le faire coller le plus possible au nouveau contenu enseigné.

Un seul et unique bulletin

Cette semaine, la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, rencontrait le Conseil des ministres pour lui soumettre sa proposition de bulletin unique, qui a été loin de faire l'unanimité. La ministre s'est pourtant montrée déterminée à l'implanter dès septembre dans toutes les écoles du Québec.

La standardisation est-elle une si mauvaise chose? Non, estime Louise Trudel, présidente du Conseil pédagogique interdisciplinaire du Québec (CPIQ), un organisme privé représentant 8000 enseignants qui émet des avis sur des questions touchant l'éducation. Jeudi dernier, la CPIQ a justement remis à la ministre un avis intitulé «Bulletin scolaire, épreuves ministérielles et modifications appréhendées: entre perplexité et questionnement». «Les enseignants ne sont pas tant contre le fait d'avoir un bulletin national [...], mais voudraient davantage de souplesse pour décider par exemple du nombre de parutions, du nombre de notes», a expliqué Mme Trudel.

L'enseignante de l'UQAM Micheline-Joanne Durand ne rejette pas d'emblée ce modèle unique mais formule elle aussi quelques réserves sur les véritables desseins de cette décision ministérielle. «Un bulletin uniforme n'est pas une mauvaise chose en soi, car le bulletin doit communiquer adéquatement de l'information aux parents», a reconnu cette spécialiste de l'évaluation des apprentissages et auteure de nombreux ouvrages sur le sujet. «Ce qui m'inquiète, c'est plutôt ce qu'il y a derrière. Après la réforme, des millions ont été dépensés pour ajuster le bulletin en conséquence et former les enseignants», a-t-elle ajouté. Dans cette réforme qui promettait de ne plus donner de diplôme à des «enfants-perroquets», mais de plutôt amener les élèves à mettre en application les connaissances qu'ils avaient acquises, il a fallu adapter les modes d'évaluation et les bulletins par l'introduction de compétences. L'enfant ne devait plus se comparer aux autres et subir la dévalorisation de l'échec, ce qui n'allait pas dans le sens de la réussite.

Or, sous la pression de certains groupes d'intérêts, notamment des parents qui avaient parfois du mal à bien saisir ce que signifiait un «B» accolé à une compétence énoncée dans un jargon parfois incompréhensible, mais aussi des enseignants qui, devant évaluer un trop grand nombre de compétences, s'épuisaient à la tâche, la ministre Courchesne a rétabli les notes en pourcentage et les moyennes de groupe au début de l'année scolaire 2007-2008. C'est ce retour au bulletin chiffré bientôt cristallisé dans un modèle unique, qui s'arrime davantage à l'évaluation des connaissances, qui fait encore débat aujourd'hui.

«J'ai bien peur qu'on veuille revenir à l'évaluation des connaissances. La ministre ne semble pas comprendre que, pour enseigner des compétences, il faut des connaissances», a constaté Mme Durand.

Le vrai problème

Ainsi, que le bulletin scolaire ait la même apparence dans toutes les écoles primaires et secondaires du Québec ne semble pas déranger outre mesure. Le véritable problème, s'il en est un, au-delà de cette volonté de contrôle ministériel que plusieurs contestent, demeure son contenu.

Les comparaisons avec le groupe et les notes en pourcentage, que nombre de parents affirment mieux comprendre, sont-elles indiquées pour rendre compte des compétences d'un élève? Pas si sûr. Selon Micheline-Joanne Durand, les notes en pourcentage relèvent parfois de l'absurde, comme si on pouvait dire que son mécanicien est compétent à 70 %. Elle déplore le retour à l'évaluation «de» l'apprentissage plutôt que de continuer sur la voie de l'évaluation «pour» l'apprentissage, où l'enfant reçoit des commentaires sur son rendement pour l'aider à progresser. «Est-ce que par un retour à l'évaluation "de" l'apprentissage on permet la fameuse réussite de l'élève? Poser la question, c'est y répondre», croit Mme Durand.

Pour aider les enseignants à chiffrer les compétences, la ministre avait proposé des tables de conversion, système qu'elle propose maintenant d'éliminer en modifiant le Régime pédagogique. «Le pourcentage peut effectivement sembler clair pour un parent. Mais le problème est que cette note ne veut pas dire la même chose dans la classe voisine ou dans une autre école au Québec», a-t-elle soutenu.

Pour Gilles Raîche, professeur au Département d'éducation et pédagogie de l'UQAM, les notes ont leur place dans le bulletin, «si un jour on veut atteindre notre grand rêve d'être capable d'évaluer l'acquisition des connaissances de façon absolue, tout comme on mesure le poids ou la température». Dans l'avant-réforme, l'évaluation absolue avait été tentée, puis abandonnée lorsque l'approche par compétence a été adoptée. «Mais il devrait y avoir un équilibre entre les deux. Il ne faut pas tout jeter ce qu'on avait avant», a noté M. Raîche.

En ce qui concerne la présence de la moyenne de groupe permettant de comparer les enfants entre eux, une philosophie qui ne va pas dans le sens de la réforme, le professeur de l'UQAM croit qu'il n'y a pas lieu de s'alarmer. «[L'interprétation normative] qui nous fait comparer l'enfant par rapport à son groupe a son utilité. Ce n'est pas parce que ce n'est pas parfait qu'il faut l'enlever», a-t-il dit, en rappelant que les fonctions du bulletin sont d'informer, de diagnostiquer, mais aussi de soutenir la progression de l'apprentissage chez l'élève.
3 commentaires
  • Patrick Viau - Inscrit 24 avril 2010 18 h 01

    Enfin, un prof équilibré!

    M. Raîche propose ni plus ni moins un compromis entre l'évaluation avant réforme et celle actuelle. Quelle sagesse! Quel réalisme!

    J'évalue mes élèves par compétences et je ne suis pas certain qu'ils connaissent bien tous les concepts prescrits au programme. Je veux bien commenter leur compétence Résoudre des problèmes, mais j'aimerais aussi noter leur acquisition de connaissances.

  • Roland Berger - Inscrit 24 avril 2010 21 h 29

    Connaissances versus compétences

    Avec le nouveau ancien bulletin, un élève pourra cumuler de bonnes notes en vocabulaire, orthographe, grammaire, dictée, et être pourri en rédaction, la compétence à laquelle l'école doit le conduire. Cet élève montera année après année pour aller se casser les dents au secondaire. Un futur décrocheur! Mais il ne faut pas s'en faire. La Ministre, et la plupart des élus de l'Assemblée nationale envoient leurs enfants à l'école privée, assurant ainsi leur relève à la tête d'un Québec champion canadien de l'analphabétisme ! L'égalité des chances en éducation ? Kossé ça?
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • Catherine L - Inscrite 25 avril 2010 22 h 33

    Une cobaye de la Réforme

    Étant moi-même de la cohorte de la réforme, je trouve cela décevant qu'au lieu d'expliquer et de renforcer l'évaluation par compétences, à ne pas confondre avec l'apprentissage par compétences, la ministre Mme. Courchesne a décidé d'abolir partiellement, si pas complètement, les réformes apportées à l'enseignement au Québec.

    Comme mentionné plus tôt, je soupçonne le manque d'explications données aux parents par rapport aux critères d'évaluation. Pourtant, ni Lire des textes variés, Uitliser ses connaissances en chimie, ou interpréter un problème du monde contemporain ne me semblent si incompréhensibles. Si je m’en tiens à ma compréhension, les professeurs évaluent, pour une évaluation donnée, un ensemble de critères qui se regroupent sous une de ses compétences. Pour plus de transparence, je conseille aux parents de communiquer avec l’enseignant(e) de votre enfant, qui a plus souvent qu’autrement toutes ces grilles de corrections fraîchement envoyées du Ministère de l’Éducation et de ses nombreux fonctionnaires.

    De plus, le manque d’uniformité dans les différentes commissions scolaires, et dans les écoles d’une même commission scolaire est débalançant. Si A ne vaut pas la même chose dans les différents bulletins des 3 enfants, il est presque certain que «La Réforme» va en prendre le blame dans la pensée des parents. Il ne me semble pas SI complexe de fournir, conjointement avec les grilles de correction si fréquemment renouvelées, UN modèle de bulletin. Ce bulletin, cela va de soit, ne conviendra pas aux attentes de tous, mais au moins nous pourrons tous chialer pour la même cause.

    En conclusion, je tiens à faire hommage à tous mes professeurs, tant au primaire qu’au secondaire, qui ont dû commencer l’année avec : «Alors, cette année je vais apprendre en même temps que vous, vous allez voir!». Eh bien j’ai vu, et je pense sincèrement que si elle avait été mieux expliquée, et appliquée plus rigoureusement, cette fameuse Réforme de l’Éducation aurait été beaucoup plus appréciée, et elle aurait duré.