Ottawa fiscalisera les bourses des post-doctorants

La décision du gouvernement de Stephen Harper de mettre un terme à l'exonération fiscale allouée aux stagiaires postdoctoraux soulève la colère dans les laboratoires de recherche des universités canadiennes.

«C'est des étudiants. Ils sont en train de perfectionner leur formation. Il n'y a pas de raison de leur enlever cette exonération-là», souligne d'emblée le secrétaire général de la Fédération des associations étudiantes du campus de l'Université de Montréal, Nicolas Descroix. «C'est un peu ridicule comme mesure. On dit crée de nouvelles bourses, mais il va falloir payer de l'impôt sur ces bourses-là», ajoute-t-il, faisant allusion aux investissements fédéraux de 45 millions de dollars sur cinq ans dans des bourses de recherche postdoctorale. «Ces gains pour une toute petite fraction de postdoctorants se font grâce à l'argent nouvellement collecté par la taxation au niveau fédéral de toutes les autres bourses postdoctorales», poursuit l'Association canadienne des postdoctorants, qui a lancé une pétition électronique dans la foulée de la présentation du budget fédéral.

Les stagiaires postdoctoraux ont appris l'abolition de l'exonération d'impôts dont ils bénéficiaient depuis 2006 lors du discours du budget prononcé par le ministre des Finances du Canada, Jim Flaherty, le 4 mars. La déception est amère considérant que les bourses qui leur sont octroyées oscillent en moyenne entre 36 000 et 38 000 $ et sont souvent leurs seuls revenus. Ils se verront amputés, cette année, d'environ 10 % de leurs maigres revenus.

«[Le gouvernement] donnera droit au crédit d'impôt pour études et à l'exemption au titre des bourses seulement s'il mène à l'obtention d'un diplôme décerné par un collège ou un cégep, ou à un baccalauréat, une maîtrise ou un doctorat. Par conséquent, les bourses de perfectionnement postdoctorales seront en général imposables», expliquait le ministère des Finances.

«Ça affecte de manière assez violente les [stagiaires] postdoctoraux», affirme le président de l'Association des stagiaires postdoctoraux de l'Université de Montréal, Stéphane Barakat. «C'est assez choquant comme situation», ajoute Géraldine Delbès, qui est stagiaire postdoctorale au département de pharmacologie et thérapeutiques de l'Université McGill. La décision du gouvernement fédéral vient renforcer la situation de précarité dans laquelle les stagiaires postdoctoraux se trouvent, soulignent-ils. Ceux-ci, qui sont liés par des contrats à durée limitée avec une unité de recherche, n'ont droit ni à des prestations de chômage ni à un fonds de retraite — si minime soit-il — lorsqu'ils tirent une croix sur la recherche universitaire.

«Ce n'est pas forcément une vision de carrière qui est très réjouissante», lance Géraldine Delbès. La décision de fiscaliser les revenus des «postdocs» entraînera, selon elle, un exode de cerveaux vers les États-Unis ou certains États d'Europe en plus de décourager la recherche de pointe au profit d'une carrière dans le privé. «C'est certain que ça va avoir une influence au niveau des étudiants diplômés au niveau de la maîtrise de voir que, d'un point de vue salarial, même à 30, 35 ans, vous stagnez en ne sachant pas trop quelle va être votre situation avec un enchaînement de contrats à durée déterminée», dit-elle.

«Beaucoup de [stagiaires] postdocs se sont déplacés ici parce qu'ils connaissaient la situation sur la qualité de la recherche au Canada, et parce qu'il y avait aussi un confort en quelque sorte de la situation financière ici. Et puis maintenant, je pense que ça va peut-être [pousser] un certain nombre de chercheurs à réfléchir à venir au Canada. Ils vont peut-être choisir les États-Unis», estime pour sa part M. Barakat.

Le chercheur sur les cellules souches hématopoïétiques appelle de tous ses voeux que les organismes subventionneurs (le Conseil de recherches en sciences humaines, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie, les Instituts de recherche en santé du Canada, le Fonds de la recherche en santé du Québec, etc.) desserrent les cordons de leur bourse et compensent la perte financière que les stagiaires postdoctoraux ont subie.

Le gouvernement du Québec emboîtera-t-il le pas à Ottawa? s'interrogent les associations de stagiaires postdoctoraux. «Si la décision provinciale devient la même, du coup, on perd 20 % voire plus de notre salaire», craint Géraldine Delbès. Le ministre des Finances, Raymond Bachand, répondra à cette question, et à bien d'autres, mardi prochain à l'occasion du dévoilement du budget du Québec.
11 commentaires
  • Pascal Campeau - Abonné 23 mars 2010 08 h 13

    Chasser la science du pays.

    Encore une fois, le gouvernement Harper nuit au développement de la science au Canada, puisque certains post-doctorants vont reconsidérer l'idée de faire leurs études au pays. Et dire que l'on veut faire du Canada une société du savoir ?!?

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 23 mars 2010 08 h 52

    "maigre salaire"

    36 à 38k c'est le salaire moyen au Canada. Avec ce salaire ON PAIE DES IMPOTS!
    Les doctorants ont droit aux crédits de taxes et à la carte-soleil (beaucoup sont des étrangers)

    Québec

  • Marie-Hélène Martin - Inscrite 23 mars 2010 09 h 39

    Non mais...

    Toutes mes félicitations au gouvernement Harper... Après avoir reculé sur tous les fronts environnementaux et donné un appui sans bornes aux pétrolières, allons maintenant chercher de l'argent dans les poches de ceux qui n'en ont pas et en mériteraient tellement pour permettre de grandes avancées dans les sciences.
    Où est-ce que notre société veut aller avec ça?????????

  • Guillaume de Lafontaine - Inscrit 23 mars 2010 10 h 01

    L'exode des cerveaux n'est pas une menace mais notre réalité.

    À 31 ans, sur le point de terminer les études doctorales, on songe évidemment à fonder une famille, à se rattraper sur certains objectifs de vie privée que l'on a dû mettre de côté pour consacrer tout notre temps, notre énergie et bien sûr nos finances à peaufiner notre éducation. Lorsque l'on apprend que du maigre 36000$/annuel qui nous attend au post-doctorat, on en perdra un premier 10% au fédéral et potentiellement un second 10% au provincial, il y a de quoi considérer fortement l'exode.
    Bien sûr, comme beaucoup d'autres jeunes chercheurs, c'est ici au Québec que j'ai été formé et c'est aussi ici que j'aimerais continuer ma carrière scientifique et ma vie personnelle (la famille et les amis sont ici). Cependant à force de voir de plus en plus de coupures dans la recherche, on commence se sentir poussé vers l'extérieur, là où l'on a encore espoir que notre bonne formation soit accueillie à bras ouverts.

  • Etienne Leblanc - Inscrit 23 mars 2010 10 h 51

    Paradoxes de notre Société du savoir

    Comme la plupart des personnes interrogées par Le Devoir, je trouve effectivement qu'il s'agit d'une décision qui ajoute encore une embûche dans l'accès au financement pour les étudiants. Considérant que certains ministres conservateurs ont dit par le passé, on peut raisonnablement supposer que leur intérêt est tout sauf envers la culture et les sciences!
    Plusieurs de mes collègues à la maîtrise et au doctorat sont confrontés, comme moi, à des problèmes d'ordre financier. L'Aide financière aux études (AFE) est accessible, certes, mais est-ce suffisant pour nous permettre d'étudier et réussir convenablement? Non. En fait, un étudiant à la maîtrise dispose de moins d'argent qu'une personne célibataire bénéficiant de l'aide sociale. Qui plus est, contrairement à cette dernière qui ne paie ni le dentiste ni ses lunettes ni ses médicaments ni impôts, l'étudiant non seulement doit payer tout cela, mais il devra également rembourser un partie de cet argent car n’oublions pas qu'il s'agit d’un prêt! De plus, comme un salarié moyen, l’étudiant doit payer de plus en plus cher pour se loger, pour se nourrir, se chauffer et avoir des services de télécommunication médiocres dont les prix sont ridiculement élevés (...), alors que l’AFE ne fait aucune distinction que vous viviez à Amos ou à Montréal.
    Travailler 30 heures par semaine et étudier à temps plein n'est certainement pas la clef de la réussite scolaire. C'est pourtant la réalité de nombreux étudiants. Paradoxalement, si vous avez un revenu, l'AFE soustraira ce montant des bourses qui vous avaient été accordée. Résultat : pas avoir un sous de plus et des résultats médiocres. Pourquoi les étudiants banalisent les diplômes croyez-vous?
    Le politicien ou l’économiste déconnecté qui réfléchit en comité vous dira que les étudiants peuvent recourir à des marges de crédit étudiantes. En effet, nous n’avons guère d’autre choix! Impossible de ne pas y recourir pour suffire à nos besoins, même ceux de bases. Or, l’accès à ce type de financement n’est pas si simple : sans endosseur pour garantir le remboursement de la marge de crédit, les institutions financières ne prêtent pas! Cette situation n'est pas rare si on pense qu'un étudiant à la maîtrise, au doctorat ou au post-doctorat, âgé de 26 ou 27 ans, ne peut être endossé par ces parents qui sont retraités et ont une capacité d'endettement plus restreinte.

    Étienne Leblanc
    Étudiant, ÉNAP.