De la Grèce antique à l'ère de la communication médiatique - Que sont nos politiciens devenus ?

Marc André Bernier, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en rhétorique et professeur au Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières
Photo: UQTR Marc André Bernier, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en rhétorique et professeur au Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en rhétorique et professeur au Département de lettres et communication sociale de l'Université du Québec à Trois-Rivières, Marc André Bernier a consacré plusieurs ouvrages à l'histoire de la rhétorique aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Définie comme l'art de bien parler pour persuader, mais aussi et surtout comme l'art d'utiliser la parole pour agir sur autrui, la rhétorique imprègne encore aujourd'hui toutes les formes de communication médiatique ou politique: instrument de séduction et de pouvoir, elle apparaît aussi bien dans les discours que dans les stratégies publicitaires, dans la sphère publique comme dans les conversations privées.

C'est dire que le chercheur Marc André Bernier interroge une tradition séculaire à la lumière de plusieurs époques: se pencher sur l'histoire de la rhétorique, c'est non seulement étudier un enseignement qui a servi à former les premiers lettrés québécois, c'est aussi ouvrir une réflexion sur un pouvoir de domination humain, qui se décline aujourd'hui sous toutes les formes possibles de la propagande ou de la manipulation.

Indissociablement liée à la notion de démocratie, la rhétorique est née dans la Grèce antique, où elle était avant tout un outil politique qui servait à convaincre les autres de voter pour soi. Pour les tout premiers théoriciens, elle avait un pouvoir civilisateur, dont la solution de rechange était la force brute. Mais la rhétorique, comme le souligne Marc André Bernier, a évolué au cours du XVIIIe siècle en France pour se plier à un autre type d'exercice du pouvoir: dans un système politique monarchique, et non plus démocratique, la rhétorique s'appliquait désormais à l'art de la conversation et de la séduction dans la sphère privée du dialogue, de la correspondance ou du fameux «trait d'esprit», maître mot des salons du siècle des Lumières.

Paroles québécoises

Les objets d'étude de la Chaire ciblent ainsi plusieurs aspects de la rhétorique: à travers un premier volet qui interroge l'histoire de l'enseignement de la rhétorique et l'origine de la culture lettrée au Québec, la Chaire participe, dans le cadre de l'Inventaire des imprimés anciens du Québec (IMAQ), avec des chercheurs venus de cinq universités québécoises et de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), à un travail d'inventaire du patrimoine. Il s'agit ici de mettre au jour une richesse patrimoniale québécoise considérable: les cours et traités de rhétorique, qui reposent dans les archives des anciens collèges où enseignaient les jésuites. Pour Marc André Bernier, ces archives exceptionnelles éclairent les origines d'une culture savante au Québec et la formation des premiers lettrés québécois.

Un deuxième volet de la Chaire de recherche en rhétorique concerne le rapport entre les femmes et l'éloquence, à travers le prolongement dans la sphère privée de la tradition rhétorique, c'est-à-dire les formes épistolaires du dialogue et de la conversation. Un dernier volet interroge enfin l'écriture de l'Histoire et se penche sur les parallèles entre l'histoire contemporaine et l'Antiquité, cherchant à comprendre notre rapport au présent en se plongeant dans un passé historique.

Combats identitaires

Mais l'enseignement de la rhétorique est également lié à l'émergence d'une identité culturelle québécoise: «L'enseignement de la rhétorique est lié au surgissement des premières formes de parole engagée», explique Marc André Bernier. Se pencher sur la formation des premiers lettrés québécois, c'est aussi se rendre compte de la place de la rhétorique dans l'éducation de ceux qui ont su défendre avec éloquence et persuasion le statut social de leur langue, notamment lors de la première séance de la première législature du Bas-Canada, en 1792, à la Chambre d'assemblée. Alors que le débat y porta sur le statut de la langue française dans la colonie britannique, «les députés francophones prirent la défense de la cause du français avec éloquence et ont réussi à en imposer le statut légal, contre toute attente. Alors qu'ils n'étaient pas des politiciens, ils sortaient tous des mêmes classes de rhétorique et maîtrisaient l'art de prendre la parole en public», rappelle Marc André Bernier.

L'histoire de la rhétorique au Québec, c'est donc aussi l'histoire d'un combat identitaire et linguistique, que ce soit à travers l'exemple de ces députés formés à l'école de la rhétorique, et notamment Louis-Joseph Papineau qui incarne la figure du grand orateur, ou celui de journaux tels que Le Canadien, auquel collaborait un cercle de lettrés qui défendaient avec fougue et talent la cause de la «voix française des nouveaux sujets britanniques» face à leurs homologues fidèles au gouvernement colonial, le Quebec Mercury et le Courrier de Québec. Héritiers de cet enseignement, les premiers grands noms des lettres québécoises ont ainsi versé dans une tradition polémique et pamphlétaire au service de la défense de leur cause.

Plus de « beaux parleurs »

Alors que la rhétorique était le couronnement des études et devait permettre de mettre en pratique et de transmettre tous les savoirs acquis, des mathématiques à la grammaire, elle imprègne encore aujourd'hui de nombreux aspects de la vie quotidienne mais elle a pourtant disparu de nos cours. Selon Marc

André Bernier, il n'est pourtant pas inutile de connaître et de maîtriser cet outil de pouvoir omniprésent et protéiforme: connaître, pour les comprendre, les discours de manipulation et de pouvoir, c'est aussi se prémunir et mieux juger afin de ne pas subir.

Selon Marc André Bernier, l'évolution de l'enseignement de la rhétorique est également liée à «l'effondrement de la culture de la parole publique»: le politicien orateur, à l'image de Louis-Joseph Papineau, est de plus en plus rare. De nombreux politiciens ne s'adressent plus au peuple, qu'ils représentent, et ce rôle échoit aux firmes de marketing ou aux médias. Selon le chercheur, «c'est lié à la désaffection du politique que vivent beaucoup de gens. Ils nous représentent, mais ils ne sont pas capables de nous parler.»

Héritage savant intimement lié à une parole publique, à un acte politique et aussi à l'émergence d'une identité culturelle, la question de la rhétorique ne saurait donc être plus actuelle: pont entre le passé et l'avenir, le pouvoir de la parole est bel et bien un point névralgique de toute forme de communication, dans les sphères publique et privée, une étude du passé qui ouvre une réflexion sur le présent.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 21 février 2010 19 h 50

    Retour des tribuns

    De nombreux politiciens ne s'adressent plus au peuple qu'ils représentent et cela occasionnent beaucoup d'incompréhension et de malentendus, nourrit le cynisme, favorise la désafectation du politique dont parle M.Bernier. Alors pourquoi ne se referaient-ils pas tribuns, d'abord dans leur circonscription respective; les lieux propices ne manqueraient pas: parcs, arénas et pourquoi pas aussi la rue? Ces échanges directs avec leurs électeurs les contraindraient à l'excellence et l'excuse d'être mal cité ne tiendrait plus. Mais souhaitent-ils vraiment voir la population se mêler de trop prêt à la politique?