L'univers universitaire est devenu autre

Entrée du Corpus Christi College de Cambridge
Photo: Newscom Entrée du Corpus Christi College de Cambridge

Que l'université est une institution qui sème la crainte dans les esprits, cela est historiquement un fait. N'a-t-il pas fallu longtemps une autorisation extraordinaire avant que ne soit accordé le droit d'implantation d'un nouveau site consacré à la pensée? Aussi, c'est par bulles, décrets, mandats que les papes ou les rois ou les ducs, et eux seuls pouvaient le faire, permettaient qu'un haut lieu de savoir s'implante. Qui aujourd'hui décide qu'il serait bon que, là, un enseignement universitaire soit donné?

C'est une publicité parue dans Le Monde du mercredi 10 février dernier. Et, en prime, dans un cahier spécial consacré à l'éducation. On pouvait y lire: «My future is next: I want to study at an international university that develops my entrepreneurial skills and allows me to make my project a reality.» Les secteurs d'étude: d' architecture à tourism management, en passant par business administration ou biology, psychology, art history ou communication. Et où fallait-il se rendre pour suivre de telles formations données en langue anglaise? En Espagne! À Madrid ou Segovia, car en ces villes siège l' IE University.

Pourtant, ce n'est pas d'hier qu'on se rend en Espagne pour poursuivre des études universitaires. D'abord à Palencia, une université qui n'existe plus, et longtemps, et encore de nos jours, à Salamanque, établissement fondé par Alphonse IX de León en 1218, la cinquième ayant été ouverte dans l'histoire de l'Europe, après Bologne, Paris, Oxford et Cambridge, et la première à laquelle le mot «université» fut accolé. Et dire aussi que, jusqu'au début de la deuxième moitié du siècle dernier, on venait de toute la Terre pour y étudier en la lingua encore franca qu'était le latin, mais alors au Collège des jésuites surtout.

Penser

Le pouvoir hésitait longtemps avant d'autoriser la fondation d'un établissement universitaire. L'autorisait-il qu'il gardait sous son contrôle la nouvelle entité de savoir. Ainsi, au Québec, l'Université Laval s'appelle «Laval» parce qu'il y eut un évêque associé à sa création et Montréal eut longtemps pour dirigeant principal un homme issu de l'institution religieuse, qui fut à tout le moins évêque.

Et alors l'université était un lieu de liberté. De la parole surtout. Qu'on soit au Corpus Christi College de Cambridge (une appellation qui dit tout d'une histoire universitaire) ou à la Sorbonne, ou plus tard à Louvain comme à Édimbourg, on permettait de tenir en ces enceintes des discours qui ailleurs eurent été déclarés séditieux. Le savoir, à portée universelle, fut longtemps la raison d'être de ces établissements. Discourir «sur le sexe des anges» était chose sérieuse. Et non futile.

Produire

L'université contemporaine navigue aujourd'hui souvent loin de ses origines. Qui l'évalue recourt à des classements internationaux où compte plus le nombre des textes publiés dans des revues spécialisées, souvent hautement techniques, que la participation de ladite université au développement local ou à l'avancée réalisée lors de la recherche de valeurs citoyennes. Comme le dit Augustin Brais, directeur du Bureau de la recherche et du Centre de développement technologique de l'École polytechnique, parlant de financement, «la recherche fondamentale est la grande laissée-pour-compte».

Ce qui intéresse les financiers, surtout s'ils sont publics, on parle ici des gouvernements, c'est l'obtention de résultats, du fait que les sommes investies entraîneraient la production d'un nombre suffisant de brevets qui plus tard permettront à la «chose» économique de mieux «performer». Que cela se produise à l'École de technologie supérieure, cela va de soi, l'établissement ayant été mis sur pied (un souhait d'un dénommé Claude Ryan, alors ministre de l'Éducation, tiens, tiens...) pour travailler en correspondance avec les entreprises. Mais que l'École polytechnique doit compter sur le secteur privé pour assurer 40 % des montants qu'elle affectera auxdites recherches (ce qui fait la preuve de l'efficacité de ses dirigeants) indique toutefois ce que les grandes écoles, comme les universités, sont devenues.

Ainsi, partout, la course, évaluée en termes d'efficacité, est lancée. Aussi, quand un gouvernement subventionne, il s'attend à ce que le budget déposé pour un projet fasse état d'une source extérieure qui complétera le profil budgétaire de l'initiative: il est donc souhaitable que l'université ait dans son réseau des mécènes éclairés, si on veut qu'une réflexion sur la pensée ait autant de chances d'être menée à terme qu'un projet dont l'objectif serait de mettre au point un enzyme qui permettrait la mise en bouteille d'une eau plus claire!

Nos sociétés sont devenues utilitaires. Et cette utilité est comptabilisée. Aussi, qui se plaindra que l'université-débat a cédé la place à l'université-laboratoire devra cependant comprendre que, selon d'autres, il ou elle vit dans un autre temps. Qui n'aurait plus cours.