Le cours magistral est mort, vive la techno

Photo: Newscom

Cet après-midi-là, 14 élèves du petit groupe de mathématiques de 4e secondaire s'affrontent en classe dans une joute complexe portant sur x2 et xy9. Le match est projeté sur écran géant. Grâce à des télécommandes en forme d'oeufs, placées sur chaque pupitre, les jeunes peuvent répondre en direct au jeu-questionnaire à choix multiples. Tic tac, tic tac...

Il faudra 137 secondes pour que tous aient choisi une réponse: le tableau indique que dix élèves ont la bonne. L'enseignante, Sylvie Normandeau, empoigne alors son stylet-souris et entreprend de résoudre le problème en écrivant directement sur l'écran géant, comme par magie. L'écran, que tous appellent TBI, pour tableau blanc interactif, est relié à un ordinateur portable et à un rétroprojecteur. Il répond aux ordres du stylet.

En un clic, Mme Normandeau passe au problème suivant. «Eille, j'avais pas fini!», lance une élève au fond de la classe. Re-clic: en une fraction de seconde, le tableau affiche de nouveau la page précédente. Effacer le tableau n'aura jamais été aussi réversible.

Sylvie Normandeau l'avoue, l'ordinateur, très peu pour elle. Des diapositives sur PowerPoint pour donner ses cours de mathématiques? Elle n'y aurait jamais pensé. Pourtant, elle est passée avec joie du bon vieux tableau vert et de la craie blanche au TBI. «Je n'ai pas eu le choix, ils l'ont installé!», raconte-t-elle à propos de sa conversion technologique, lorsque Le Devoir s'est rendu dans son cours de mathématique. Mais trois mois plus tard: «Que personne n'essaie de me l'enlever!»

Mme Normandeau enseigne à l'école Pierre-Dupuy, en plein coeur du Centre-Sud montréalais, à l'angle des rues Parthenais et Ontario. Il s'agit d'une des écoles les plus défavorisées du réseau et c'est là que la Commission scolaire de Montréal conduit son projet-pilote de cyberécole. «Tous les nouveaux concepts technologiques seront d'abord testés ici», explique la technicienne en informatique de l'école, Élizabeth Dufresne. Elle ne chôme pas ces temps-ci: les profs doivent se familiariser avec les 12 nouveaux TBI, qui trônent désormais en lieu et place des anciennes ardoises. Treize autres arriveront sous peu.

Un tableau en pleine expansion

En Grande-Bretagne, 95 % des classes fonctionnent déjà avec un TBI. En France, certaines écoles ont entièrement converti les manuels scolaires en format virtuel, maintenant projetés sur l'écran. Les entreprises derrière ces changements se partagent un marché mondial de 4 milliards de dollars par année. Smart Technologies et Prométhan, toutes deux présentes au Québec, accaparent 75 % de ce marché et estiment que trois millions de TBI entreront en fonction d'ici l'an prochain.

Au Québec? On se réveille depuis un an, constate Yves Néron, directeur des ventes chez De Marque (les créateurs de Tap'touche), distributeur local des tableaux Promethan. Les ventes ont bondi de 700 % en 2008-2009. «Les enseignants ne sont pas à l'aise au début, mais ils se lancent quand même. Leurs collègues suivent et les jeunes les aident à l'utiliser.»

La facture? Environ 1500 $ pour le tableau, ordinateur et projecteur en sus. Ce serait le prix de la motivation des élèves, aux yeux de ceux qui y investissent leur argent.

Mais ces tableaux sont-ils «une beauté véritable ou du simple rouge à lèvres?», s'interrogent des chercheurs. Les jeunes sont-ils vraiment plus motivés par l'algèbre sur un TBI que sur un tableau vert?

Oui, les élèves sont «un peu» plus motivés dans les classes munies du TBI, a constaté le chercheur américain Bruce Torff, mais de là à dire que leurs résultats sont meilleurs... Il a suivi 773 jeunes new-yorkais de la 4e à la 6e année, dont la moitié fréquentaient des classes équipées de TBI en mathématiques. Conclusion: une motivation «légèrement» supérieure, mais seulement si l'enseignant «y croit». D'autres ont obtenu des résultats semblables.

«Au début, les élèves sont contents parce que c'est un peu magique, mais le plaisir finira par passer», explique la chercheuse Thérèse Laferrière. Le défi, selon elle, est de concevoir des outils pédagogiques efficaces avec le TBI.

Par exemple, le tableau permet à des écoles éloignées de se «voir», par écrans interposés. Ainsi, en France, certains cours d'anglais sont donnés par de vrais Anglais d'Angleterre, de l'autre côté de la Manche.

Sur le même modèle, le lien invisible du Net unit des écoles rurales du Québec grâce aux TBI. La même idée d'écoles numériques rurales bourgeonne en France. L'important, précise Thérèse Laferrière, est d'éviter de perpétuer les mêmes vieilles pratiques magistrales pour lesquelles un tableau vert s'acquittait bien de sa tâche.

Sur le Web, les idées d'activités pullulent: les enseignants qui se sont mis au Web 2.0 partagent leurs idées. Des professeurs d'art ont même lancé leurs classes dans la production de fresques entièrement virtuelles sur le TBI. Dans une oeuvre des élèves de l'école Paul-Émile-Pajot, les jeunes peuvent déplacer un danseur dans une fresque, créant une ¶uvre interactive et étudiant du même coup... la translation. Écrire des scénarios et des contes en commun, analyser et annoter la géographie du Québec du haut de Google Maps: seule limite, l'imagination.

Certaines choses ne changeront toutefois jamais. «J'ai assez hâte de ne plus avoir de maths», soupire un élève de l'école Pierre-Dupuy qui, pourtant, s'est laissé prendre au jeu-questionnaire mathématique au début du cours.
11 commentaires
  • David Benoit - Inscrit 21 novembre 2009 01 h 59

    Ressources mal utilisées

    Vous une étude, mais il y en a bien d'autres qui montrent que l'effet des TBI est au mieux marginal. Pour 3000$, plus la formation des enseignants et les logiciels, on pourrait adopter plusieurs mesures bien plus efficaces qui ont déjà fait leur preuve. D'ailleurs, vous dvriez voir combien de ces TBI sont laissé dans un coin. De plus, il est intéressant de noter que certaines études notent une régression d'enseignants qui avaient délaissé l'enseignant magistral. En effet, ils reviennent aux bonnes vieilles méthodes, que le tableau soit blanc ou vert.
    David Benoit

  • Augustin Rehel - Inscrit 21 novembre 2009 07 h 37

    Le moderne et l'ancien

    Il n'y a pas si longtemps, une trentaine d'années, je me plaisais à utiliser souvent le rétro-projecteur dans la classe. Les étudiants aimaient beaucoup et moi de même. Au début, tout nouveau tout beau, les jeunes suivaient bien; c'était un peu magique, comme le souligne madame Laferrière. Un jour, un groupe d'élèves m'a dit qu'il préférait quand je me servais du grand tableau. Ce qu'ils ne disaient pas, c'est qu'eux-mêmes aimaient bien quand je les invitais au grand tableau. Ça les valorisait un peu de venir faire la démonstration de leur savoir.

    Je suis alors revenu à l'enseignement magistral, tout en utilisant ces nouveaux moyens technologiques à l'occasion.

  • Mario Tremblay - Abonné 21 novembre 2009 09 h 05

    L'intérêt ...

    L'intérêt d'un étudiant n'est jamais soutenu par des gadgets électroniques, puisque ceux-ci sont obsolètes en six à 12 mois. Un enseignement qui ne suscite pas l'intérêt dans sa classe, avec des moyens traditionnels, ne la suscitera pas plus avec des gadgets électroniques. M. Rehel parle de la mode des rétroprojecteurs, celle des PPS est encore en vogue. Moi, je m'inquiète bien plus que la méthode des choix multiples : le savoir ne résume pas en une martingale.

  • Gilles Jobin - Inscrit 21 novembre 2009 09 h 33

    Titre erroné

    Le cours magistral est mort ? Diable ! votre article décrit _justement_ un cours magistral. Le TBI ne jette que de la poudre aux yeux et conforte l'enseignement du «un vers plusieurs». Le élèves utilisent un «cliquer» au lieu de lever la main, et vous semblez y voir une révolution dans les apprentissages...

    Le TBI n'est pas un outil à privilégier dans une approche où l'on désire que les élèves soient actifs dans leurs apprentissages. Le TBI est un outil qui se situe dans le paradigme (très confortable, j'en conviens) de l'enseignement.

    Deux billets qui vous feront peut-être voir les choses sous un angle différent :
    http://recit.org/index.php/2008/01/12/tableau_blan
    et ici :
    http://www.gilles-jobin.org/jobineries/index.php?2

  • Jacques Morissette - Abonné 21 novembre 2009 10 h 28

    Ça n'augure rien de bon.

    La techno pour la formation, c'est une enveloppe. S'il n'y a rien dedans, ça ne veut pas dire grand chose... Ça ne fait qu'ajouter la technologie à la dépendance des gens dont la plupart aimeraient bien se passer. La technologie, c'est comme un véhicule et ça devrait être l'être humain qui le conduit. Pas le contraire, si c'est en pensant et pour se facilité les choses.