Facebook: Le professeur aime. L'école n'aime pas.

Professeur d'histoire dans une école secondaire de Laval, Jean Desjardins a organisé cet automne un débat entre lucides et solidaires. Rien de révolutionnaire si ce n'est que les échanges se sont déroulés... sur Facebook.

«Il y a quand même eu 192 interventions. C'est une belle réussite. On est encore en gestation, mais j'espère que l'expérience sera encore plus féconde dans quelques mois.»

Le jeune professeur souhaite notamment que les parents se joignent à l'aventure et participent aux échanges.

Le groupe qu'il a créé sur Facebook est séparé de son compte personnel. Il a notamment choisi cet outil, dit-il, par «sensibilité pour la protection de l'identité numérique» de ses élèves. «Je ne voudrais pas que n'importe qui puisse aller consulter la liste des jeunes qui sont dans le cours.»

Jean Desjardins n'est pas le seul. Au primaire comme au secondaire, un nombre grandissant d'enseignants cherchent à exploiter le potentiel des réseaux sociaux. «Les profs en ont assez qu'on fasse semblant que les médias sociaux n'existent pas», lance Mario Asselin, un ancien directeur d'école devenu expert en nouvelles technologies en éducation. Ils en ont assez, et nombre d'entre eux le crient haut et fort... sur leur blogue.

Le modèle chinois?

Exaspéré par les réticences du milieu, M. Asselin affirme que, pour «40 % des professeurs, il n'y a tout simplement rien à faire». Près de la moitié des élèves estime -peut-être à tort - que la majorité de leurs professeurs n'ont pas les compétences pour les aider à faire un bon usage des technologies. Par exemple, est-ce qu'on peut se fier à YouTube? La question se pose, «c'est leur première source», dit Mario Asselin.

Il reproche surtout aux commissions scolaires d'imposer des filtres et de bloquer l'accès à de nombreux sites Internet dans les écoles. «Prenez l'exemple du A(H1N1). En ce moment, on vaccine la population. Eh bien, en informatique, on ne vaccine pas, on préfère faire comme si les maladies n'existaient pas.»

Il estime que les écoles sanctionnent plusieurs jeunes habiles en informatique. «Quand leurs sites préférés sont bloqués, ils contournent l'interdit en créant leur propre proxy. Comme les Chinois contournent leur gouvernement.»

Tels des adolescents révoltés, certains enseignants dénoncent sur le Web — parfois de façon anonyme — les blocages opérés par les directions d'école. Alors que nous faisions notre recherche, beaucoup réagissaient à l'histoire d'un professeur blâmé par la direction de son école parce qu'il avait apporté son ordinateur personnel en classe.

«J'ai trouvé ça tellement ridicule!», lance Sylvain Bérubé. Professeur de français à l'école secondaire Rochebelle de Québec, il se trouve chanceux. La direction de son école ne lui a pas mis de bâtons dans les roues lorsqu'il a créé un outil Web pour sa classe.

N'empêche, il a déjà eu maille à partir avec les filtres de son école quand l'accès à YouTube a été bloqué. Il avait justement eu recours au site dans le cadre d'un devoir. Ses élèves devaient réagir à un reportage mis en ligne à cet endroit.

Prévention ou innovation?

À la Fédération des commissions scolaires du Québec, on reconnaît que celles-ci bloquent beaucoup de sites. Elles n'ont pas le choix, dit la présidente Josée Bouchard. «Si on ne le faisait pas, ce ne serait pas long que les parents nous le reprocheraient.» «Cela dit, si l'enseignant est capable de faire la preuve que ce n'est pas à risque pour nos jeunes, ça peut s'arranger avec la direction de l'école.»

Malheureusement, constate la chercheuse en éducation à l'Université Laval Thérèse Laferrière, les «blocages systémiques existent». «C'est souvent la hiérarchie qui bloque les professeurs qui veulent innover.» Et quand un leader prend les devants, les habitudes changent peu à peu autour de lui.

C'est le cas à la Commission scolaire des Eastern Townships (CSET), en Estrie. En 2003, le directeur Ronald Canuel a entrepris de doter tous ses élèves d'un portable, de la troisième année du primaire à la fin du secondaire (5000 appareils moyennant un emprunt de 12,5 millions de dollars). D'après une enquête maison réalisée en 2008, 83 % des élèves, 72 % des enseignants et 79 % des parents sont pour le maintien des ordinateurs portables à l'école. M. Canuel croit par ailleurs que cela explique la baisse du nombre de décrocheurs. «Nous sommes passés d'un taux de décrochage de 41,6 % en 2004-05 à 35,5 % en 2006-07. Cela signifie que 24 nouveaux jeunes ont maintenant un diplôme et un avenir meilleur devant eux», dit-il. Ces deux dernières années, le taux a continué à baisser, de 24 % à 20 %.

La CSET affirme en outre qu'elle ne bloque «aucun» site Web dans ses écoles... «parce que ça ne donne rien. Les élèves ne considèrent les filtres que comme une difficulté supplémentaire à vaincre», affirme M. Canuel, qui souligne par ailleurs la nécessité «d'enseigner aux élèves de manière à ce qu'ils fassent des choix informés quant aux contenus sur Internet».

Le ministère de l'Éducation dit faire son bout de chemin. À la demande des commissions scolaires, plus de 120 millions ont été investis depuis 2006 pour renouveler le parc informatique.

Mario Asselin, qui a agi comme consultant du ministère dans ce projet, abonde dans ce sens. Les nouvelles technologies, dit-il, forcent les professeurs à complètement changer leur vision de l'enseignement. «L'accès au savoir n'est plus le même. Le système d'éducation conçoit encore l'information comme quelque chose qui passe d'abord par la tête du prof avant de rejoindre l'élève. Ça ne marche plus comme ça. Les jeunes sont dans l'abondance et ce dont ils ont besoin, ce sont des clés de lecture.»

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