Jean-Jacques Nattiez reçoit la médaille d'or du CRSH - «J'ai assisté à un développement absolument considérable de l'activité musicale à Montréal»

 Le musicologue Jean-Jacques Nattiez, professeur titulaire à la faculté de musique de l’Université de Montréal
Photo: Josée Lambert Le musicologue Jean-Jacques Nattiez, professeur titulaire à la faculté de musique de l’Université de Montréal

Le musicologue Jean-Jacques Nattiez, professeur titulaire à la faculté de musique de l'Université de Montréal, a reçu, au début du mois, la médaille d'or du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

«C'était la première fois que le CRSH récompensait la recherche en musicologie. C'est très important pour moi, bien sûr, mais aussi pour les gens de la discipline, parce que ce prix vient reconnaître la place de la musicologie dans les sciences humaines», a indiqué Jean-Jacques Nattiez au Devoir, à son retour d'Ottawa, où s'est déroulée la cérémonie.

La science de la musicologie est peu connue du grand public, mais les gens qui vont au concert en connaissent plus qu'ils ne le pensent. «Les informations qu'on retrouve sur les oeuvres, dans les programmes de concert, viennent des recherches en musicologie. Ce qu'on retrouve dans les pochettes de disque et dans certaines émissions d'Espace musique provient aussi du travail des musicologues», affirme M. Nattiez.

La musicologie aide également tous les interprètes à enrichir leur performance. «J'ai connu un professeur, également directeur d'orchestre, qui disait toujours que plus on savait de choses à propos d'une oeuvre, mieux ça valait. Parce qu'une bonne interprétation n'est pas seulement technique», ajoute-t-il.

Toutes les musiques

Jean-Jacques Nattiez a par ailleurs toujours appliqué les modèles de la musicologie à différentes formes de musique traditionnelle et autochtone, plutôt qu'uniquement à la musique classique.

Arrivé à la faculté de musique de l'Université de Montréal en 1972, il s'est tout de suite renseigné pour savoir s'il existait des musiques indigènes intéressantes dans la région, et c'est ainsi qu'il a découvert les chants de gorge des femmes inuites. Pour étudier le phénomène, il a même créé un groupe de recherche, qui a existé de 1974 à 1980.

Mais le professeur Nattiez ne s'est pas arrêté là! Il s'est rendu par la suite dans le nord du Japon pour rencontrer le peuple des Aïnous et en Sibérie pour rencontrer les Tchoutchkes. «Je cherchais un lien de parenté entre les jeux de gorge des femmes inuites et ceux de ces autres peuples du Nord. J'ai d'ailleurs trouvé certaines analogies», indique le musicologue, qui a toujours intégré entre autres des notions historiques, anthropologiques et linguistiques à son travail.

Un pionnier

Dans le domaine de la musicologie, Jean-Jacques Nattiez est reconnu comme un véritable pionnier. Mais comment est-il arrivé à bâtir ni plus ni moins ce domaine de recherche au Québec? Grâce à certaines prédispositions personnelles et à un concours de circonstances.

M. Nattiez a commencé très jeune à étudier le piano et le solfège, encouragé notamment par son père, qui était critique de musique classique et professeur de littérature.

«Il y a toujours eu beaucoup de musique et de livres à la maison. D'ailleurs, très jeune, sans savoir ce qu'était la musicologie, je lisais beaucoup sur la musique et plus particulièrement sur la musique contemporaine. C'était une forme de curiosité personnelle encouragée par mon milieu familial», explique-t-il.

Il était donc naturel pour Jean-Jacques Nattiez d'étudier à la fois la musique, la littérature et la linguistique. Ainsi, lorsqu'il est arrivé au Québec, en 1970, en tant que chercheur au sein d'un groupe de recherche sur la linguistique à l'Université de Montréal, il est tout de suite allé cogner à la porte de la faculté de musique pour compléter la formation qu'il avait commencée en France. C'est en discutant de son doctorat, qui portait sur la sémiologie de la musique, avec des gens de la faculté que M. Nattiez s'est fait offrir de venir y enseigner la discipline.

Le chercheur a finalement adapté sa thèse de doctorat sous forme de livre, si bien que Fondements d'une sémiologie de la musique (1975) s'est vendu à 10 000 d'exemplaires et a permis de faire connaître la discipline au Québec et ailleurs.

Depuis, le chercheur et auteur prolifique a publié de nombreux articles scientifiques et ouvrages, dont les cinq volumes de l'encyclopédie Musique, publiés en italien et en français, qui comptent 1200 pages chacun et qui ont nécessité la contribution de 270 auteurs.

Il s'est aussi beaucoup intéressé à Wagner et, dans la musique contemporaine, à Pierre Boulez, de grands personnages sur qui il a écrit plusieurs livres. Présentement, Jean-Jacques Nattiez travaille sur un traité de musicologie général, dont la publication est prévue en 2010.

La médaille d'or du CRSH est loin d'être la première distinction prestigieuse que reçoit Jean-Jacques Nattiez. Il a entre autres obtenu, en 1994, le prix Léon-Gérin, au Québec, et, en 1998, le prix Koizumi-Fumio, au Japon. Il est également membre de l'Ordre du Canada depuis 1990, chevalier de l'Ordre national du Québec depuis 2001 et lauréat de la Médaille de l'Académie des lettres du Québec en 2009.

La musique au Québec

Et qu'est-ce que ce Québécois d'adoption, né à Amiens, en France, primé à plusieurs reprises ici et ailleurs pour son apport à la musicologie, pense de la situation de la musique au Québec? «Je suis ici depuis 40 ans et je dois dire que j'ai assisté à un développement absolument considérable de l'activité musicale à Montréal. Avec tous les orchestres, l'opéra et les sociétés musicales contemporaines, on peut pratiquement sortir tous les soirs au concert», remarque le spécialiste, tout en précisant que l'offre est même devenue supérieure à la demande.

S'il croit que l'intérêt pour la musique est tout de même très présent au Québec, Jean-Jacques Nattiez affirme qu'il pourrait être mieux soutenu par le système d'éducation.

«Je crois que l'enseignement obligatoire de la musique au primaire et au secondaire est un luxe qu'on devrait se permettre. Parce que c'est lorsqu'on est jeune qu'on peut facilement développer un intérêt pour la musique.»

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Collaboratrice du Devoir