Vianney Décarie (1917-2009) - Hommage à un grand humaniste

La mort de Vianney Décarie, le 6 septembre dernier, est l'occasion de rendre hommage à un grand humaniste, mais elle est surtout pour tous ceux qui l'ont connu — et particulièrement pour ceux qui comme nous furent formés à la philosophie grecque auprès de lui —, l'occasion de rappeler le rôle qu'il joua dans l'enseignement de la philosophie au Québec.

Sa carrière fut longue et fructueuse, et sa formation représente à bien des égards un cas unique. Qui d'autre que lui en effet, alors que tout intérêt pour la philologie ou l'histoire de la pensée ancienne était pour ainsi dire déjà encadré dans la formation scolastique et orientait presque obligatoirement vers une vie d'étude au sein d'un ordre religieux, comme les Dominicains où il avait tant d'amis, a donné l'exemple d'une peregrinatio studii à Paris, libre de toute attache?

Vianney Décarie n'a pas laissé de souvenirs écrits, mais on peut reconstituer ce que fut pour lui cette Sorbonne tant aimée où il prépara, sous la direction d'Étienne Gilson, une thèse d'État sur la métaphysique d'Aristote. Ce livre (L'Objet de la métaphysique selon Aristote, 1961), d'une clarté exemplaire, reprenait la question de la science première et on le trouve toujours cité dans la recherche aristotélicienne.

Son enseignement était savant et recherchait un équilibre entre l'érudition anglo-saxonne et la pensée dite continentale. Peut-être parce qu'il connaissait bien la tradition britannique et avait pour Oxford une vénération qui ne le quitta jamais, peut-être aussi tout simplement parce qu'il était canadien et portait l'influence de l'Institut pontifical de Toronto, son travail garda toujours l'empreinte de la philologie britannique et américaine. [...]

Traducteur émérite, il s'intéressa à un texte alors considéré comme marginal, l'Éthique à Eudème, et en prépara avec son élève Renée Houde, une édition annotée qui fait encore autorité. Si l'on fait l'inventaire de ses papiers, on y trouvera nombre de traductions inédites, et nous qui avons recueilli auprès de lui ce respect de l'art de la traduction, nous savons que sa science du texte était inépuisable.

Un idéal érudit

Prendre conseil auprès de lui sur un passage compliqué nous exposait toujours à une remontée dans l'histoire, au terme de quoi il nous laissait toujours libres de nos choix. Le Liddell-Scott était sa bible, un dictionnaire d'Oxford bien sûr. Avec lui, l'histoire de la philosophie grecque s'affranchit du carcan de la scolastique et son enseignement nous proposait un idéal érudit qui était sa marque. Il n'y avait plus d'interprétation dogmatique, il n'y avait que la science du texte.

Mais Vianney Décarie ne fut pas seulement un historien remarquable, il fut aussi un universitaire engagé. Son époque connut tous les bouleversements de la Révolution tranquille et la Faculté de philosophie qu'il dirigea eut sa part de turbulence dès la fin des années 60. Alors que tout l'enseignement portait encore l'empreinte d'une doctrine privilégiée et que les professeurs laïcs de philosophie n'étaient pas nombreux, il choisit d'ouvrir la faculté à la pensée contemporaine.

Il fut un des premiers à reconnaître l'importance de la pensée analytique et il chercha, premier directeur laïc de son département, à former une équipe où plusieurs tendances pouvaient cohabiter. C'est à lui que nous devons l'invitation, pendant plusieurs années qui furent décisives pour notre génération, du professeur Paul Ricoeur. [...] On ne se tromperait pas beaucoup en disant que l'amitié de Vianney Décarie et de Paul Ricoeur compta pour beaucoup dans l'ouverture de l'enseignement de la philosophie au Québec. [...]

Bien d'autres chantiers sollicitèrent Vianney Décarie, et en particulier les dossiers relatifs au financement de la recherche dans les humanités. Il était conscient de la fragilité des institutions et rien ne lui paraissait mériter plus de soutien que la formation des maîtres. Ses étudiants conservent le souvenir de sa générosité, il ne ménageait aucun effort pour faciliter notre formation, nous encourageant à aller à l'étranger et à rechercher cette ouverture qu'il favorisait depuis ses études en France.

Discret, modeste, il avait écrit plusieurs belles études sur l'idéal de sagesse des Grecs et s'il fallait n'en retenir qu'une seule, ce serait celle qu'il offrit à Paul Ricoeur dans les mélanges publiés en son honneur. Elle présentait le kaloskagathos, cette synthèse de la vertu morale et du don naturel que les penseurs grecs plaçaient plus haut que tout. Tous ceux qui étudient la pensée grecque la rencontrent sur leur chemin et ne l'abandonnent jamais. Comme chacun d'eux, Vianney Décarie avait placé cet idéal de sagesse au coeur de sa vie et il en témoigna jusqu'à la fin.

Luc Brisson
Directeur de recherche au CNRS

Louis-André Dorion
Professeur titulaire au département de philosophie de l'Université de Montréal

Georges Leroux
Professeur émérite au département de philosophie de l'UQAM