La cyberlangue n'est pas menaçante

Photo: Agence Reuters

Abréviations, symboles, tout pour économiser les lettres, le temps. Clavarder rend-il les enfants moins compétents en orthographe? Une chercheuse s'est posé la question et a trouvé une réponse.

Parents, respirez par le nez. Les téou, kestufé et autres mots charcutés de la cyberlangue qui truffent les courriels, SMS et textos des ados ne seraient pas en train de tuer leurs compétences orthographiques. Une récente étude canadienne soutient plutôt que cette « novlangue » pourrait aider à développer les capacités langagières des jeunes.

L'étude, publiée dans la revue Reading and Writing, a suscité beaucoup d'intérêt dans les milieux anglophones, où plusieurs recherches et sondages menés depuis les années 2000 avaient plutôt sonné l'alarme devant le potentiel dévastateur du chatspeak, — aussi appelé scripto-clavardage par les initiés — sur la maîtrise de la langue chez les jeunes.

Reprises par le Daily Telegraph de Londres et le Los Angeles Times, les conclusions de la psychologue Connie Varnhagen, de l'Université de l'Alberta, sur l'impact du langage SMS, indiquent plutôt que les jeunes qui excellent à manier ce dialecte virtuel sont souvent les plus habiles en orthographe.

La chercheuse a fait cette observation après avoir fait passer pendant une semaine des tests d'épellation à 40 élèves de 12 à 17 ans, à la suite de chaque courriel envoyé utilisant du langage SMS. Après avoir fait l'analyse des tests, elle conclut que le recours à ce patois souvent indéchiffrable pour les adultes n'a pas d'impact négatif sur leurs compétences en orthographe.

Plus encore, elle a noté que les filles qui étaient passées maîtres dans l'usage de ce langage codé étaient les plus performantes aux tests d'épellation. « Ce n'est pas une banalisation du langage, mais plutôt une multitude de trucs pour court-circuiter le mode d'écriture normal et gagner en rapidité. Toutes les conclusions habituelles sont renversées. En fait, les jeunes qui expérimentent et jouent avec le langage ont l'air de développer des habiletés », explique Mme Varnhagen.

Seul bémol, certains des garçons de l'étude qui affectionnaient le plus ces expressions codées ont obtenu, au contraire, de piètres résultats aux tests, mais dans une mesure non significative, insiste la chercheuse.

Maîtriser cette langue parallèle, devenue un mode d'expression auquel s'identifient les ados, constitue une sorte de gymnastique intellectuelle, voire un exercice créateur, propice au développement de l'imagination, avance la chercheuse. « En une seule semaine, on a recensé plus de 4000 mots, ponctuations et émoticônes différents, ce qui fait tout un bagage. Cela aide aussi certains jeunes à exprimer plus librement leurs émotions », affirme-t-elle, d'avis que l'on pourrait même utiliser cette novlangue à des fins pédagogiques.

Reste à voir si les mêmes conclusions peuvent être appliquées à la langue française, où le recours aux abréviations est différent et les contractions de lettres et de chiffres moins fréquentes que dans la langue de Shakespeare (CUL8TR, qui devient See you later).

Anaïs Tatossian, chercheuse à l'Université de Montréal et auteure d'une étude comparant les SMS envoyés par des jeunes et des adultes, précise que les études faites au Québec ont surtout cherché à classifier et à quantifier la fréquence des phénomènes orthographiques propres au clavardage. « J'ai tendance à penser que les adolescents sont en situation de digraphie, c'est-à-dire qu'ils ont la possibilité de différencier les registres orthographiques en fonction de la situation, du contexte et des interlocuteurs. C'est mon intuition », dit-elle.