Une étincelle pour allumer des enfants pas comme les autres

À l’école l’Étincelle, qui accueille des enfants autistes, chaque petit progrès est une réussite.
Photo: Jacques Grenier À l’école l’Étincelle, qui accueille des enfants autistes, chaque petit progrès est une réussite.
Une à une, les minifourgonnettes grises numérotées se sont stationnées dans la cour d'école à l'endroit bien précis qui leur était assigné. La clôture grillagée s'est lentement refermée, laissant deux véhicules retardataires patienter dans la rue. Rien ne doit perturber le rituel matinal, surtout pas en ce jour J. Ici, il n'y a d'ailleurs pas de cloche qui sonne. Mais un signal a néanmoins été donné pour libérer les occupants des voitures, qui ont été chaudement accueillis par une poignée de profs et d'éducateurs spécialisés. Non, la rentrée scolaire des enfants autistes de l'école de l'Étincelle n'est pas tout à fait comme les autres.

Démarche incertaine, mines distraites et sourires énigmatiques, les élèves ont traversé la cour inondée de soleil pour s'engouffrer dans le bâtiment en béton. Leurs regards impénétrables semblaient trahir le même sentiment exprimé par la plupart des bambins de leur âge, qui font immanquablement la baboune lorsque vient le temps de retourner à l'école. Mais en ont-ils seulement conscience?

«Oui. Ils savent que quelque chose se passe. Leur routine de l'été est brisée. Mais de là à savoir s'ils ont décodé qu'ils vivent une rentrée scolaire... c'est plus difficile. Certains enfants nous reconnaissent, d'autres moins. Et peut-être même que certains nous reconnaissent, mais ne le montrent pas», note Claudine Léveillée, éducatrice spécialisée auprès des enfants qui ont des troubles graves du comportement.

Une rentrée différente

Lunettes miroir, sourire aux lèvres, Marc Lelièvre, un éducateur spécialisé qui travaille à l'école depuis ses tous débuts en 2002, n'en était pas à sa première rentrée scolaire. Lui qui connaît le nom de chacun des élèves, leurs petits caprices et leurs gourmandises, semblait éprouver un certain plaisir à voir que les enfants, un peu «les siens», avaient grandi, embelli. «On sent que certains ont mûri», a-t-il lancé, excité. Mais pour lui, la vraie rentrée aura lieu lundi, lorsque les 94 élèves, regroupés en 17 groupes-classes, et les 84 membres du personnel se retrouveront sous un même toit.

Hier et aujourd'hui, seule une petite portion des enfants réintègre cette école primaire spécialisée, l'une des seules sur l'île à accueillir les enfants autistes qui ont des troubles graves du comportement ou qui ont besoin d'assistance parce qu'ils sont incontinents ou très peu autonomes. Car cette année, environ les trois quarts des équipes d'intervenants ont choisi de rencontrer leurs élèves chez eux, dans leur environnement familial. «C'est là qu'on voit le milieu naturel de l'enfant, sa routine quotidienne, afin de pouvoir la recréer et causer le moins d'instabilité possible», a expliqué la nouvelle directrice de l'école, Annie Caron.

Plus de EHDAA

Alors que le nombre d'élèves tend à diminuer — ils sont 18 376 enfants de moins que l'an dernier à occuper les bancs d'école —, la clientèle des élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage (EHDAA dans le jargon) est en hausse. À Montréal, sur le territoire de la commission scolaire de Montréal (CSDM), soit la plus importante au Québec, ils étaient 11 131, soit 19,6 % de l'effectif scolaire total l'an dernier, alors que les années précédentes, ils représentaient respectivement 19,4 % et 18,2 % du lot total des élèves. «On note une plus forte progression du nombre d'élèves qui ont un trouble du langage ou un TED [trouble envahissant du développement]», a précisé Alain Perron, porte-parole de la CSDM. Avec un enfant atteint sur 166, l'autisme est devenu le trouble neurologique le plus répandu dans la population infantile

Le personnel de l'école de l'Étincelle, située dans le Mile-End, n'entend pas chômer, au contraire. Devoir s'occuper des enfants, avec un ratio de deux enseignants pour cinq ou six élèves, lorsque les ressources ne sont pas toujours au rendez-vous, représente tout un défi. Comme ailleurs, l'école a un urgent besoin de professionnels, notamment d'orthophonistes.

S'il avait les sous, Marc Lelièvre achèterait «demain matin» une piscine, qu'il sait bénéfique pour le comportement des enfants. En attendant, il devra s'en remettre aux sous amassés par la fondation de l'école pour construire un parc adapté, avec des balançoires et des glissoires.

Microréussites

Malgré les carences, la mission reste inchangée: amener les enfants à plus d'autonomie, à mieux communiquer et à s'intégrer socialement. «C'est sûr que l'objectif, c'est de les faire progresser. Certains enfants vont réintégrer les écoles normales, et c'est notre devoir de les outiller. Mais on sait que d'autres vont toujours rester ici», explique Mme Caron. Ainsi, pas de récré, mais des sorties organisées au dépanneur ou au casse-croûte du coin pour aller chercher des «renfos», ces petites douceurs qui aident au renforcement positif des enfants.

Amener ces autistes qui ne parlent pas à communiquer un simple besoin avec des pictogrammes peut représenter un défi immense. La réussite a autant de visages que d'enfants, souligne la directrice. Parfois, on s'extasie de bonheur pour aussi peu qu'un lacet attaché. Établir un contact visuel avec ces enfants avares de caresses est aussi une réussite qui n'a pas de prix.

Croisé dans le corridor en train d'écrire sur un petit tableau, l'agressif Clarens devenu doux a sans doute rempli de fierté ceux qui l'ont côtoyé... «On ne s'assoit jamais sur nos lauriers avec ces enfants-là. Ils sont tellement motivants», a dit Claudine Léveillé, encouragée. «Ce sont comme des mines... on creuse et on trouve de l'or.» Ou la lueur d'une petite flamme, pour laquelle il aura suffi d'une étincelle.

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