L'entrevue - L'école déboussolée

Le pédagogue et philosophe  français Philippe Meirieu
Photo: Jacques Grenier Le pédagogue et philosophe français Philippe Meirieu

Pédagogue français de renommée internationale et auteur prolifique, Philippe Meirieu a enseigné à tous les niveaux. Sa réflexion a inspiré des réformes des systèmes d'éducation dans plusieurs pays de la francophonie, y compris le Renouveau pédagogique québécois. L'Université de Montréal décernait ce mois-ci un doctorat honorifique au penseur, aujourd'hui professeur en sciences de l'éducation à l'Université Lumière-Lyon 2.

Source d'inspiration pour les architectes de la réforme d'éducation au Québec, le pédagogue français Philippe Meirieu estime que l'école occidentale vit une période charnière. «Pour la première fois, nos démocraties doivent se mettre d'accord sur les objectifs d'un système éducatif. Dans une dictature, les valeurs viennent du ciel, elles s'imposent. Dans une démocratie, elles sont élaborées par les hommes, de manière souvent conflictuelle», explique le pédagogue et philosophe.

Il voit dans ce carrefour une occasion de réfléchir non seulement sur l'école, mais plus largement sur le «profil de l'honnête homme du XXIe siècle». La tâche s'avère beaucoup plus complexe que par le passé. «Toutes les formes archaïques d'éducation, qui confondaient éducation et normalisation, instruction et catéchisme, ont progressivement disparu. On veut maintenant une éducation libératrice, émancipatrice. Aujourd'hui, il y a des débats de société en matière de morale sexuelle, de morale familiale, de conception de l'homme, du couple, du travail. Il est beaucoup plus difficile d'élaborer une école qui fasse l'objet d'une adhésion collective.»

L'exercice de penser l'école dans son ensemble n'a pas encore été mené à son terme dans nos sociétés, selon M. Meirieu. On se contente de lui confier de nouvelles responsabilités comme autant de tissus ajoutés sur une courtepointe. «On demande à l'école d'enseigner les savoirs fondamentaux, parfois de remplacer des parents défaillants, de lutter contre la violence, de former à la civilité, à la citoyenneté, à la sensibilité, à l'écologie, à l'environnement durable et à l'interculturalisme. On lui demande en plus que chacun trouve un emploi sur un marché du travail qui risque d'être de plus en plus difficile», énumère l'homme qui a joué tous les rôles dans le système d'éducation.

Aussi légitimes soient-elles, ces multiples exigences ne peuvent que mener à des déceptions. Les enseignants s'y perdent. Ils ont l'impression que la société «s'exonère sur eux de toutes ses tâches et de toutes ses responsabilités».

«Il faudrait se mettre d'accord sur ce qu'un jeune doit absolument avoir appris et savoir faire à la sortie de l'école obligatoire, sur ce qui est absolument fondamental pour qu'il s'intègre dans la société et puisse continuer d'apprendre tout au long de sa vie», fait valoir le chercheur, qui a publié une vingtaine d'essais sur l'éducation au cours des trente dernières années. De cet exercice émergeront des mandats à distribuer tant à la famille qu'aux municipalités, aux groupes communautaires, aux entreprises, au milieu de la santé, aux médias...

Citoyen en devenir ou part de marché

Non seulement les enseignants doivent-ils composer avec des attentes démesurées, mais ils s'échinent en plus à contrer les messages contradictoires véhiculés par les différents médias. «On dit aux jeunes: "Consommez, achetez, soyez collés à l'écran et exercez le moins possible votre esprit critique", ce qui est le contraire même de ce qu'on cherche à faire en éducation.»

Plus précisément, le site de partage vidéo YouTube, avec sa culture du zapping d'un clip à l'autre, mettant en vedette des extraits absurdes ou vulgaires, suscite les foudres du chercheur. «L'école a du mal à lutter contre cela. Le professeur ne lutte pas à armes égales. Il va parler d'effort, de travail, d'attention. Dans une société centrée sur l'offre et la demande, sur ce que les marchands appellent la pulsion d'achat, où les enfants sont une part de marché, une cible publicitaire, les enseignants sont chargés de dire aux enfants: "Méfie-toi, attends, réfléchis, prends le temps de penser"», poursuit M. Meirieu.

Au bout du compte, il n'est pas étonnant que l'école se cherche au travers de tout cela, alors que la société elle-même est déboussolée, ne sachant pas trop si l'on doit considérer l'humain comme un citoyen ou un consommateur.

Récemment, le chercheur en pédagogie s'est intéressé de plus près à la croissance fulgurante du nombre d'enfants aux prises avec un trouble de déficit de l'attention, que l'on appelle aussi l'hyperactivité (TDAH). Les explications basées sur des facteurs génétiques ne lui apparaissent pas satisfaisantes. «Les enfants n'ont pas changé génétiquement au cours des dernières années. Ils vivent dans une société qui déstructure leur psychisme. On fait des émissions pour que l'enfant ne décolle pas de l'écran, qu'il absorbe la publicité. Quand il n'a pas cela, il n'arrive pas à se concentrer. Avant de soigner les enfants et de les mettre sous Ritalin, il serait intéressant de se demander si nous ne sommes pas en train d'organiser leur vie de façon à développer ces pathologies», avance-t-il.

Par chance, les parents peuvent contribuer à rétablir l'équilibre. Mais le fardeau dépasse les seules épaules des enseignants et de la famille, parfois bien fragiles. «Il faut que tout le monde soit conscient des processus qui sont en train d'instrumentaliser la jeunesse, d'en faire une part de marché, un outil pulsionnel. Toute la société est interrogée sur son projet éducatif. Voulons-nous faire des consommateurs ou des sujets d'une démocratie?», résume M. Meirieu, faisant le pari qu'en réfléchissant à l'éducation des enfants, la société, elle-même un peu égarée, sera forcée de mieux définir ses principes.

La clé de la réussite

Autre défi de taille, les systèmes scolaires modernes, aussi accessibles puissent-ils être, n'ont pas encore réussi à démocratiser la réussite. Résultat: au Québec comme en France ou ailleurs, des hordes de jeunes sortent de l'école sans diplôme. «Ces gens qui ont accédé à l'école sans y réussir se sentent soit coupables de leur échec, soit victimes d'un système», résume M. Meirieu.

Si certains de ces jeunes, ceux en difficulté, pouvaient bénéficier d'une aide à la réussite, d'autres ont carrément décroché. «Il y a les élèves en difficulté qui pourraient terminer leur examen en une heure et demie plutôt qu'en 60 minutes, et ceux qui remettent une copie blanche après cinq minutes. Pour ces décrocheurs, il ne faut pas nécessairement plus d'école, mais plutôt un autre type d'école», illustre le pédagogue, étonné du peu d'imagination dont ont fait preuve les systèmes d'éducation à ce jour.

Au-delà des formules techniques, la clé de la réussite se trouve, pour ce militant de l'éducation, dans la réconciliation du plaisir et de la pensée. «L'école est un lieu où on apprend et où on comprend. Ces élèves en échec, pour la plupart, ne veulent ni apprendre ni comprendre. Dès lors qu'un gamin a découvert qu'il y a du plaisir dans la pensée, qu'il l'ait découvert en jouant aux échecs, à travers les maths, en envoyant des mails à sa grand-mère, à travers la lecture ou en faisant un bricolage électronique, il s'en sortira. On ne peut vivre dans une société qui sépare d'un côté ceux qui pensent dans la douleur et, de l'autre, ceux qui ont du plaisir sans jamais penser», conclut le philosophe.