Seule ou seul en scène

Il fallait traverser Sainte-Julienne dans Lanaudière cette année-là pour voir les affiches qui soutenaient par leurs propos la vedette locale dans son beau projet: allait-elle, oui ou non, être la prochaine gagnante de cette Star Academy aux cotes d'écoute extraordinaires? Et, cette année-ci, combien de villages ou villes du Québec savent que plus d'un ou d'une de leurs jeunes natifs vivra, il ou elle, une première? Les carrières dans le monde de la connaissance ont souvent des débuts obscurs.

Mai est le mois de la transhumance intellectuelle au Québec. Bon an, mal an, c'est par milliers qu'universitaires et chercheurs se déplacent à l'occasion du congrès annuel de l'Association francophone pour le savoir, cette Acfas autrefois identifiée sous le nom d'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, telle que l'avait prénommée un Marie-Victorin il y a maintenant 86 ans de cela.

Et, cette année, comme cela s'était produit il y a dix ans, le déplacement des congressistes les fera déborder de la frontière, franchir la rivière Outaouais pour que tous et toutes se retrouvent dans l'un ou l'autre pavillon de l'Université d'Ottawa. Et, cette année, ils sont donc ainsi 5000 à séjourner sur le site de cet établissement qui se proclame «la plus grande université bilingue en Amérique du Nord»: on peut en effet agir ainsi quand on compte 36 000 étudiants et 4000 professeurs et employés.

Temps forts

Dans une rencontre universitaire, il y a des moments forts qui génèrent des déplacements se calculant en grand nombre de personnes. Quand un midi, celui du 11 mai, pour être précis, Graham Fraser, commissaire aux langues officielles du Canada, s'assoira pour intervenir à une table lors d'une conférence, il est certain que le «gratin» de la profession se fera obligation d'assister à l'événement (et qui dit que quelques journalistes ne se joindront pas au groupe, au cas où il y aurait une déclaration nouvelle ou pour recueillir la réponse à une question-piège provenant du parquet?).

Mais cela est souvent l'exception. Les autres jours, de ce lundi matin 11 au vendredi 15, en mai toujours, souvent l'assistance sera parsemée dans l'une ou l'autre des salles où se succéderont les 160 colloques de la rencontre, chacun de ces colloques se divisant en un nombre plus ou moins grand d'exposés. Sont-ils 5000 «savants» sur le site, que chacun et chacune s'y promènent en tenant compte de son champ de spécialisation. À l'exception de la section 600 du programme, qualifiée de multidisciplinaire, les cinq autres regroupent en domaine la nature des sujets: sciences de la vie et de la santé, sciences physiques, mathématiques et génie, lettres, arts et sciences humaines, sciences sociales et éducation.

Aréopage

Ainsi, quand Sofiene Tahar interviendra à propos de la «Formal Probabilistic Analysis Using Theorem Proving», le lundi 11 mai à 15 heures, il y aura sans doute un petit aréopage pour entendre ce chercheur de Concordia, soit celui formé de spécialistes qui s'intéressent aux «microsystèmes novateurs pour une meilleure qualité de vie»: mais qui d'un autre public sera là? Pour le savoir, allez donc faire un détour par cette salle identifiée sur le site sous le nom de STE-A0150.

Si ce n'est là, mais cela pourra l'être ailleurs, vous découvrez alors que souvent le travail d'une année, voire de plusieurs années de recherche, n'a pour public d'accueil, lors de sa communication, qu'un nombre très restreint d'auditeurs. Et plus d'un universitaire d'aujourd'hui raconte ainsi encore les conditions dans lesquelles a été énoncé son premier exposé «grand public»: il ou elle était donc là, souvent embarrassé par la nervosité, et pourtant ils n'étaient que cinq ou six à lui faire face. Plus tard, ce texte a pu faire l'objet d'une publication ou, retravaillé, il a finalement pris forme dans un livre qui peut faire aujourd'hui autorité dans le secteur.

Du français, certes

Mais revenons à cette «Formal Probabilistic...»: l'Acfas serait-elle devenue anglophone, comme si le bilinguisme d'Ottawa déteignait sur l'organisme? Ou serait-ce un cas d'exception? En ce qui concerne la langue de communication, «en fait, c'est surtout dans le domaine des sciences de la vie et du génie que c'est difficile, parce que, dans les grands congrès internationaux, l'anglais domine». Car, pour Mona Nemer, vice-rectrice à la recherche de l'Université d'Ottawa, elle qui préside le comité organisateur, il ne tient pas du hasard ce fait que cette soixante-dix-septième rencontre francophone a pour thème «La science en français... une affaire capitale».

Et de le souligner en faisant état du fait que les 250 grands conférenciers présents proviennent de près de 30 pays et de tous les continents. Même une activité spéciale ose une question qui déborde sur deux continents: «Quelle place pour la recherche dans la formation des enseignants en Suisse romande, en France et au Canada?»

Y aurait-il place pour cette recherche que, dans la vie quotidienne, elle ne suscitera que peu d'échos. Telle étudiante qui vient de l'Université du Québec à Chicoutimi, tout comme tel chercheur rattaché à l'une ou l'autre famille de l'INRS, sait que son passage par Ottawa ne changera en rien son environnement quotidien. Mais, pour elle ou lui, y aurait-il une oreille attentive que déjà ce serait beaucoup.

Et dire qu'on insiste pour rappeler à quel point la recherche est essentielle pour assurer un bel avenir à nos sociétés!

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