Valorisation de la recherche - Un professeur engagé socialement ne voit pas son travail valorisé sur le plan académique

Guillaume Paré, conseiller en éthique de la recherche au Bureau recherche-développement-valorisation, et Marie-Hélène Chastenay, professionnelle de recherche au BRDV. «L’université a un rôle social de contribution à l’économie nationale, de
Photo: Guillaume Paré, conseiller en éthique de la recherche au Bureau recherche-développement-valorisation, et Marie-Hélène Chastenay, professionnelle de recherche au BRDV. «L’université a un rôle social de contribution à l’économie nationale, de

Pour la troisième année consécutive, le congrès de l'Acfas accueille une activité spéciale consacrée à la réflexion sur la valorisation de la recherche. Rassemblant une vingtaine de participants autour d'une dizaine de communications étalées sur deux jours, ce colloque se propose d'évoquer les enjeux éthiques de la valorisation des résultats de la recherche, de présenter les initiatives et d'amorcer des pratiques novatrices dans ce domaine.

Qu'est-ce que la valorisation de la recherche? Né aux États-Unis au début des années 80, ce concept occupe les scènes universitaires québécoise et canadienne depuis une dizaine d'années: à travers des initiatives telles que le Bureau recherche-développement-valorisation (BRDV) créé en 1987 à l'Université de Montréal, les universités peuvent mieux encadrer ce qui se passe après la recherche et accompagner les chercheurs dans l'utilisation ou la commercialisation de leurs découvertes.

À l'origine, cette tendance visait surtout les inventions technologiques et le secteur des sciences biomédicales: partant du constat que les inventions et les nouveaux savoirs qui découlent de la recherche universitaire se transforment trop rarement en applications concrètes ou commercialisables, la valorisation de la recherche se concentre sur le volet appliqué de la recherche et s'inscrit dans un souci de rentabilité des universités. La valorisation de la recherche en milieu universitaire se résume donc à une équation simple, selon Guillaume Paré, conseiller en éthique de la recherche au BRDV et coresponsable du colloque intitulé «Une invention - un brevet - un partenariat avec une entreprise».

Certaines innovations constituent aujourd'hui une source de revenus considérables pour les universités: parmi les exemples les plus célèbres à ce titre, on retrouve l'Université de la Floride, détentrice du brevet de la boisson Gatorade, qui rapporte 80 millions $US, et l'Université de Sherbrooke, qui a encadré l'invention d'un élément présent dans tous les cellulaires. Depuis 2001, entre autres exemples d'innovations mises au point par des chercheurs de l'Université de Montréal et commercialisées par la société Univalor, figurent des thérapies anticancéreuses, un gène de défense pour des plantes, un moyen d'isoler les principes actifs du colostrum ou encore un stérilisateur au plasma.

Mais, après le développement du transfert des connaissances en matière de technologies, au service du secteur industriel privé, le défi à relever est la valorisation des innovations sociales provenant des sciences humaines: quelles peuvent être les contributions des sciences humaines à l'économie, à l'environnement, à la vie intellectuelle ou encore à la résolution de problèmes sociaux?

C'est à cette tendance que répond le projet VINCI (Valorisation de l'innovation et du capital intellectuel), né en 2005. Réunissant 16 unités de recherche et établissements affiliés à l'Université de Montréal (tels que les HEC, l'École polytechnique ou encore l'hôpital Sainte-Justine), ce regroupement vise l'accroissement et l'amélioration du transfert des connaissances. «On peut valoriser les technologies mais aussi les connaissances dans le domaine des sciences humaines, dont la rentabilité est difficile à chiffrer», souligne Guillaume Paré.

La question qui sous-tend ce regroupement est donc la suivante: comment valoriser les résultats de la recherche en sciences sociales et humaines? «Ça peut aller d'une nouvelle méthode de gestion à un programme de décrochage scolaire; ça peut englober tout le champ de l'innovation sociale.» Le projet VINCI s'attache donc à un domaine en plein essor: «Aujourd'hui, le transfert des technologies est bien encadré et le transfert des connaissances est en plein développement.»

Retour sur investissement

Et ce transfert des connaissances se fait au moyen d'ateliers, de formations, de trousses, de guides, de logiciels ou encore de vidéos. Et la liste n'est pas exhaustive. «Il s'agit de prendre les résultats de recherche d'un chercheur et, avec la collaboration d'un centre de liaison, de transformer et d'utiliser cette information en l'adaptant dans un média», explique Marie-Hélène Chastenay, professionnelle de recherche au BRDV et également coresponsable du colloque.

Une telle pratique est fondée sur une logique de retour sur investissement. «Les professeurs obtiennent de l'argent public. Les citoyens doivent pouvoir obtenir des réponses sur l'utilisation de cet argent public: est-ce que les professeurs ont contribué à aider la société?», demande Marie-Hélène Chastenay, qui répond: «L'université a un rôle social de contribution à l'économie nationale, de contribution en matière de valeur économique.»

Transfert de connaissances

La valorisation de la recherche permet aussi d'appuyer un aspect qui échappe parfois au monde universitaire: les dossiers de promotion des chercheurs ne tiennent pas compte du transfert des connaissances. Ainsi, un professeur qui passe énormément de temps sur le terrain à travailler avec des populations en difficulté, par exemple, ne voit pas son travail valorisé sur le plan académique puisqu'il échappe à l'impératif de publication. «Un chercheur très engagé à un niveau social ne pourra pas écrire autant d'articles et donc n'aura pas le CV qui lui permettra d'avancer dans sa carrière, ni les fonds de recherche nécessaires: il sera enfermé dans un cercle vicieux», remarque d'ailleurs Guillaume Paré.

Aspect émergent de la valorisation de la recherche, le projet VINCI a la particularité d'avoir un volet éthique. On connaît depuis quelque temps déjà la réflexion éthique qui précède la recherche; il s'agit maintenant de la réflexion éthique qui entoure les résultats de la recherche: «C'est important de se poser des questions sur les enjeux éthiques de ce qui vient après la recherche, souligne Guillaume Paré. Les questions soulevées peuvent être du genre suivant: à qui appartiennent les banques de données utilisées pendant les recherches, toutes ces banques de données humaines, de tissus humains, de sang?»

Ce volet éthique s'intéresse également aux retombées sociales de la recherche. «Ça forme une boucle: l'argent public est investi dans la recherche. Il s'agit de veiller à ce que l'argent soit investi dans des projets scientifiquement valides. La société doit être bénéficiaire», explique le chercheur.

Enjeux

Alors... enjeu social ou économique? Le colloque se propose donc de poser un certain nombre de questions sur ce secteur en plein essor, voire de définir la façon dont les chercheurs perçoivent la valorisation de la recherche, son actualisation sous diverses formes, tout comme les initiatives mises en place à l'extérieur du monde universitaire l'ont été, et finalement les enjeux et l'avenir en ce domaine.

Puisqu'il s'agira de faire le point sur les démarches et les directions à venir de cet aspect de la recherche, il y a donc là une possibilité de faire un bilan et de se mettre en réseau. Ainsi, à l'occasion de ce colloque, deux projets parallèles, soit VINCI, de l'Université de Montréal, et Valorsit, de l'UQAM, se joignent pour une collaboration. Comme le dit Marie-Hélène Chastenay, «comme c'est innovateur et nouveau, il y a plein d'initiatives dispersées. On essaie de se réunir: l'union fait la force.»

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Collaboratrice du Devoir

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- «Valorisation de la recherche universitaire: enjeu social ou économique?», les mardi 12 et mercredi 13 mai.

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