Faire la science autrement - Femmes et sciences, l'équation est-elle possible?

Le problème de la sous-représentation des femmes en sciences a beau être connu, la situation n’évolue qu’à pas de tortue.
Photo: Agence Reuters Le problème de la sous-représentation des femmes en sciences a beau être connu, la situation n’évolue qu’à pas de tortue.

Les femmes ont beau s'être taillé une place enviable sur les bancs des universités québécoises, elles sont toujours une minorité à se lancer dans une carrière scientifique. Elles représentent en effet 15 % du corps professoral en sciences pures et appliquées.

«Si vous cherchez une image d'un scientifique dans Google, vous trouverez celle d'un savant avec un sarrau blanc, de grosses lunettes et des cheveux hirsutes. Vous ne tomberez jamais sur une femme ordinaire», illustre Carole Beaulieu, professeure de biologie à l'Université de Sherbrooke.

Le problème de la sous-représentation des femmes en sciences a beau être connu, la situation n'évolue qu'à pas de tortue, et ce, même si les universités sont en phase d'embauche depuis 2000. C'est dans cette perspective que la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU) organise un colloque sur le sujet, le 14 mai, dans le cadre du congrès de l'Association francophone pour le savoir, à l'Université d'Ottawa.

«Ce qui est frappant, c'est qu'au baccalauréat les filles sont presque à égalité avec les garçons. À la maîtrise et au doctorat, on perd environ les trois quarts des effectifs et une minorité se rend au postdoctorat», explique Françoise Naudillon, organisatrice du colloque et responsable du dossier des femmes à la FQPPU. Selon elle, il est essentiel de mieux comprendre ce phénomène et d'y trouver des solutions.

Carole Beaulieu, une des conférencières, s'intéresse à cette question depuis plusieurs années. Selon la professeure de biologie, la désertion des femmes est avant tout un problème de perception de la profession et de valeurs.

«La plupart des gens croient que les scientifiques sont des êtres méthodiques, rationnels et froids, qui travaillent en solitaire. Pourtant, il n'y a personne de plus passionné qu'un chercheur qui parle de son sujet de recherche», avance-t-elle. De plus, le travail se fait le plus souvent en équipe, ce qu'apprécient la majorité des femmes.

Carole Beaulieu déplore que les scientifiques ne se plaignent presque jamais du stéréotype qui entoure leur profession. Pire encore, ils l'encouragent, notamment en publiant des articles qui évacuent toute trace d'émotivité. «On veut tellement être objectif que nos textes sont d'une platitude et d'une froideur!»

Questions de valeurs

«La science n'est pas objective. Il faut qu'elle le comprenne et qu'elle s'humanise pour attirer les femmes», insiste Mme Beaulieu. À son avis, les scientifiques doivent développer une plus vive conscience sociale et oser parler des bienfaits de leurs découvertes.

La raison est simple: les femmes ont besoin de sentir qu'elles accomplissent, dans leur travail, quelque chose pour la société. La preuve en est qu'elles sont plus présentes dans des sphères liées «au vivant», comme la médecine ou la biologie, alors qu'elles désertent davantage les mathématiques, la physique ou la chimie.

«Pourtant, certaines avancées en physique peuvent avoir des conséquences sociétales beaucoup plus importantes que le fait de soigner un bobo en médecine», fait-elle valoir.

Horloge biologique

Si beaucoup de femmes abandonnent leurs études postsecondaires en sciences, c'est aussi pour une raison d'ordre biologique. Au début de la trentaine, le tic-tac de la maternité se fait de plus en plus pressant. «Les études sont très longues et la période pour avoir des enfants n'est pas infinie, explique Carole Beaulieu. Certaines vont choisir d'arrêter après la maîtrise et vont se contenter d'être assistante de recherche.»

Celles qui aspirent à prendre la tête d'un laboratoire doivent nécessairement compléter un postdoctorat, ce qui les amène à l'âge de 33 ans environ. «Ce n'est pas évident d'avoir un enfant en début de carrière alors qu'on veut faire sa place», note la chercheure, qui a abandonné l'idée depuis longtemps.

Une étude de la FQPPU, publiée en 2008, révèle qu'un quart des professeures récemment embauchées ont décidé d'avoir moins d'enfants que prévu. Près d'une femme sur dix a choisi de ne pas en avoir du tout, contre 2,7 % des hommes.

«Faire une pause en sciences, c'est souvent mortel, tranche Mme Beaulieu. Ça évolue très vite, donc si tu sors du marché du travail pendant un certain temps, c'est difficile de réintégrer le système. On t'a oublié!»

Dans le domaine de la chimie, le problème est double puisque les chercheures doivent quitter leur laboratoire durant leur grossesse, ce qui allonge le congé de maternité, note Françoise Naudillon.

Maman est au labo

Toujours selon la même étude, les chercheures disent travailler en moyenne 50,5 heures par semaine. Dans ce contexte, la conciliation travail-famille n'est pas simple. «Il faut trouver une façon de faire la science autrement pour permettre cette conciliation», soutient Mme Naudillon, qui souligne que cela profiterait aussi aux jeunes pères.

Selon elle, le milieu de la science doit cesser de pénaliser les femmes qui choisissent de fonder une famille. «On doit adapter les critères d'embauche et d'accès aux subventions pour qu'ils rendent compte de cette réalité.»

En outre, lorsqu'une femme prend un congé de maternité, son projet de recherche tombe souvent dans les limbes durant plusieurs mois. Carole Beaulieu estime que les chercheurs ayant un sujet similaire gagneraient à travailler davantage en collaboration. Ainsi, lorsqu'une personne quitte, l'autre peut prendre le relais et assurer une certaine continuité.

Gage de diversité

Françoise Naudillon et Carole Beaulieu s'entendent pour dire que la présence des femmes en sciences est essentielle pour assurer une plus grande diversité des questions de recherche. «Il faut reconnaître que la science a un genre. La présence des femmes permet une nouvelle démarche, puisqu'elles posent les questions différemment», affirme Mme Naudillon.

Carole Beaulieu insiste sur l'importance, pour les étudiantes, d'avoir des modèles féminins. «Cela fait toute la différence du monde. Les étudiantes peuvent se dire que, si d'autres y sont arrivées, elles aussi sont capables.»

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Collaboratrice du Devoir

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- «Femmes et science à l'université», les jeudi 14 et vendredi 15 mai.

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