Copiez, collez!

Photo: Jacques Nadeau

Le plagiat ne date pas d'hier. Mais la génération de cégépiens qui planche ces jours-ci sur des travaux de fin de session a vécu toute sa vie scolaire à l'ère d'Internet. La grande disponibilité des sources, qui ne demandent qu'à être sélectionnées (fonction «copier»), rend aussi tentante leur restitution mot à mot («coller») dans les travaux scolaires. Les collèges, premier jalon de l'éducation supérieure, prennent de plus en plus conscience du phénomène et agissent. Haro sur le plagiat dit «naïf».

Enseignant de philosophie depuis six ans au collège de Valleyfield, Philippe Dumesnil en a assez du plagiat. Tant et si bien qu'il a décidé récemment «d'abolir les évaluations à la maison comptant pour plus de 15 % de la note». Le traditionnel travail de session est donc remplacé par deux dissertations en classe.

C'est que, bon an, mal an, il détectait environ cinq ou six cas de plagiat par classe. «Il y a beaucoup de sites français sur la philosophie. Ils copient des extraits. Ce qui est un peu innocent, puisque c'est facile de retrouver le texte original. Quand je corrige une copie, je connais l'étudiant, son niveau d'écriture. Si j'ai un doute, je n'ai qu'à inscrire la formule dans Google pour trouver l'expression exacte», explique M. Dumesnil, ajoutant que l'exercice le met néanmoins de très mauvaise humeur.

Ce que M. Dumesnil a constaté de visu dans ses classes se vérifie dans les quelques rares sondages effectués sur le sujet. Dans la littérature, on estime généralement qu'environ un étudiant sur deux a déjà fait du plagiat. Aucune étude québécoise n'a cependant évalué la fréquence de ce phénomène.

Un sondage effectué auprès de quelque

17 000 étudiants universitaires mené par la chercheuse Julia Christensen Hugues, de l'Université Guelph (en Ontario), et Donald McCabe, de l'Université Rutgers (aux États-Unis), révèle que 53 % des étudiants au premier cycle ont déjà eu recours au plagiat pour un travail écrit. La définition comprenait: copier des phrases d'une source écrite ou d'Internet sans les attribuer à leur auteur, copier le travail déjà fait par quelqu'un d'autre, fabriquer ou falsifier une bibliographie, ou encore remettre un travail téléchargé d'un site Internet.

De façon plus précise, 35 % des étudiants au premier cycle disaient avoir copié quelques phrases d'Internet sans mentionner la source et 37 % avouaient avoir fait de même avec des sources écrites.

Mais est-ce nécessairement mal intentionné? Animatrice du réseau des répondants en technologies de l'information et des communications (TIC) à la Fédération des cégeps, Nicole Perreault en doute. Une part importante de ce plagiat est, selon elle, attribuable à «l'ignorance». «Souvent, ils ne savent pas qu'il faut citer, ni comment le faire. Ils ont le sentiment que, s'ils mettent le nom de quelqu'un d'autre, leur travail aura moins de valeur, ne sera plus le leur», illustre Mme Perreault, qui s'est intéressée de près au plagiat à l'aide des technologies depuis quelques années.

Elle avance aussi que le plagiat dénote un «manque de confiance» des étudiants envers leurs propres raisonnements. Ils craignent de ne pas être «à la hauteur».

Une méconnaissance du principe de la propriété intellectuelle serait également en cause. «Ils ont l'impression que ce qui est sur le Web appartient à tout le monde. Pourquoi alors citer ce qui leur appartient?», résume Mme Perreault.

Enseignante en histoire au collège Ahuntsic, Louise Forget constate elle aussi une méconnaissance des règles chez les étudiants de première année qui passent par ses classes. «Dans 80 % des cas, c'est de l'ignorance et non de la fraude. Souvent, ils sont formés comme cela au secondaire. [...] Ils se disent qu'ils ne peuvent faire mieux que ce qu'ils trouvent sur Internet, qu'ils ne feront qu'un sous-produit», fait valoir l'enseignante.

Dans son collège, les enseignants d'histoire ont convenu de ne plus demander de travaux de recherche conventionnels en première année. «Ce n'est pas endurable. Ils n'ont aucune maîtrise de la méthodologie.» Qu'à cela ne tienne, Mme Forget les met plutôt à la méthodologie intensive, leur apprenant notamment comment citer correctement un texte, résumer, paraphraser... «Ceux qui sont passés entre mes pattes ne peuvent plus prétendre en deuxième année qu'ils ne savaient pas [lorsqu'on les prend à repiquer d'Internet] ce qu'ils faisaient. S'ils le font encore, c'est en toute connaissance de cause», poursuit l'enseignante.

L'ignorance est d'autant plus difficile à plaider au collège Ahuntsic que l'établissement au grand complet a entrepris de sensibiliser les étudiants au cours des trois dernières années. Affiches sur le thème «J'ai des idées, pourquoi plagier?», dossiers remis aux enseignants pour mieux les outiller, remise de fiches plastifiées à la rentrée sur le plagiat et les sanctions encourues, déclaration systématique des cas afin de permettre le renvoi en cas de récidives fréquentes. «Avec la campagne, un étudiant ne peut plus dire qu'il était de bonne foi», résume le directeur adjoint des études, Bernard Dionne.

À l'instar d'Ahuntsic, plusieurs collèges ont entrepris récemment des campagnes antiplagiat. C'est le cas du collège François-Xavier-Garneau, à Québec, où une campagne sur la valorisation de la propriété intellectuelle a été mise en branle cette année. Une journée de formation et d'échanges pour les enseignants a été tenue à ce sujet en octobre et des affiches ont été placardée sur les murs du cégep. Là aussi, on veut mettre fin à l'excuse de l'ignorance: «Avec tous les moyens qu'on prend, l'étudiant en a entendu parler, il ne peut dire: "Je ne le savais pas"», tranche la directrice adjointe aux études, Isabelle Fortier.

Adoptant une approche un peu différente, le collège Maisonneuve a pour sa part assoupli récemment sa politique d'évaluation des apprentissages pour donner une chance aux plagieurs naïfs d'apprendre. Auparavant, tout type de plagiat ou de fraude entraînait automatiquement un zéro dans l'évaluation. Désormais, l'enseignant a la liberté de «doser» la sanction dans certains cas, lorsqu'il est question de copier-coller. «Avec Internet, si on ne les alerte pas, les étudiants ont facilement intégré l'idée que le matériel disponible appartient à tout le monde», explique le directeur des études, François Dauphin.

Mais attention, cet assouplissement ne signifie pas pour autant un relâchement. Depuis un an, tous les coupables de plagiat ou de fraude reçoivent une lettre insistant sur la gravité de leur geste et décrivant les conséquences en cas de récidive, qui peuvent aller jusqu'au renvoi du collège.

Des «Sherlock Holmes»

Dans tous les cégeps, les enseignants et les cadres contactés soulignent que, si les nouveaux moyens technologiques facilitent le plagiat, ils rendent aussi la détection plus facile. Certes, il y a les logiciels payants de détection, mais le bon «vieux» Google fait souvent le travail à merveille.

Dès le début du trimestre, l'enseignante en anthropologie Christiane Migneault met en garde ses étudiants: «Mon surnom, c'est Sherlock Holmes. Si je pense que vous avez copié, je vais le trouver. J'adore chercher, je suis une mordue de mots croisés!»

Cela dit, certains plagieurs lui bouffent un temps précieux. Récemment, un étudiant pour le moins tordu avait plagié en reproduisant mot à mot de larges extraits de certains textes. Mais voilà, il avait interverti les notes de bas de page, de façon à ce qu'il soit très ardu de le prouver. «Cela m'a pris toute une journée pour trouver d'où venait chaque paragraphe de son travail», explique l'enseignante du collège Édouard-Montpetit.

Tous les professeurs ont une pointe d'exaspération dans la voix quand ils parlent de la détection. C'est qu'ils doivent souvent s'échiner à faire la preuve du plagiat.

Mais le doute initial vient généralement rapidement. «Un enseignant m'a déjà rapporté avoir trouvé l'expression "cliquez ici" dans un travail», raconte Mme Perreault. Très souvent, c'est l'absence de fautes de la part d'un étudiant qui maîtrise peu la langue qui met la puce à l'oreille. La différence de style ou même de typographie entre un paragraphe et le reste du texte, de même qu'une bibliographie trop spécialisée, une mise en page disparate ou la présence de sites Internet inactifs en référence sont aussi de bons indices, poursuit Mme Perreault.

Pour décourager le plagiat, elle suggère notamment de varier systématiquement les sujets de travail et, surtout, de proposer des thèmes liés à l'actualité, lorsque la discipline s'y prête. Les enseignants ont aussi avantage à diversifier leurs méthodes d'évaluation. «Il est très difficile pour un étudiant de faire un exposé oral lorsqu'il a plagié», avance Mme Perreault. Il est possible aussi d'évaluer les étapes de réalisation du travail et non seulement le produit final, ajoute-t-elle.

Certes, il y aura toujours des tricheurs, des fraudeurs, des étudiants mal intentionnés. Mais parions qu'avec le temps, la vigilance et la sensibilisation, le bête copier-coller pourrait passer un peu de mode...

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