Les 40 ans du rapport Parent - Rencontre avec soeur Ghislaine Roquet - Souvenirs d'une commissaire à coiffe

Lorsque le hasard la fit atterrir à la télévision, interrogée par André Laurendeau sur la liberté dans le système d'éducation, la jeune soeur enseignante Marie-Laurent de Rome, des soeurs de Sainte-Croix, était loin de se douter que l'entrevue allait la mener à signer le rapport Parent!

Soeur Marie-Laurent de Rome — ou Ghislaine Roquet —, la plus jeune à siéger à la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, entrouvre sa malle à souvenirs avec un bonheur évident. Témoin de cette période riche en bouleversements sociaux, l'une des rares survivantes de la commission Parent, soeur Roquet est entrée dans le monde de la « célébrité » grâce à ce passage à la télévision, au début des années 60, alors qu'elle avait 35 ans.

Son aisance devant la caméra, la fraîcheur de ses idées et son aplomb insolite devant l'inébranlable André Laurendeau ont étonné un certain Jean Lesage, premier ministre à l'époque. « Le premier ministre regardait le programme, raconte-t-elle en souriant. On m'a dit qu'il a tout de suite téléphoné à Paul Gérin-Lajoie [ministre de la Jeunesse, principal catalyseur de la réforme qui allait suivre] en lui disant : "Ouvre la télé ! Il faut que tu voies ça ! »

Cherchant encore à trouver un enseignant issu des communautés religieuses pour siéger à la commission, le premier ministre et son équipe venaient de trouver la candidate idéale. Avec la bénédiction du cardinal Léger — une connaissance de la famille Roquet —, Lesage la sollicite. « Ma soeur supérieure est venue me voir pour m'offrir cette place à la commission d'enquête », explique Soeur Roquet. Modeste, elle suggère d'autres noms. « Mais ma supérieure m'a dit : "Ma soeur, c'est vous qu'ils veulent." »

Elle acquiesce. « Je venais d'embarquer dans une merveilleuse aventure ! » L'enseignante de philosophie au cours classique du collège Basile-Moreau, à Saint-Laurent, délaisse un peu ses classes de jeunes filles pour faire le tour de la province, plongeant dans un véritable bain d'apprentissage, ce dont elle se rappelle avec délices. « Je ne pense pas qu'il y ait eu un doctorat en éducation aussi riche et exigeant que celui que nous avons fait », affirme-t-elle.

Avide d'actualités, elle connaît par coeur le contexte qui pousse le gouvernement Lesage à vouloir accoucher d'une telle réforme. Aujourd'hui encore, cette curiosité se traduit dans les lectures qui traînent au salon. Dans la maison qu'elle partage à Saint-Laurent avec d'autres soeurs de Sainte-Croix trônent trois quotidiens, dont la lecture est un incontournable de tous les jours. « J'aime particulièrement les caricatures et les éditoriaux », dit-elle. Sur sa table, le dernier roman d'Amélie Nothomb fait de l'oeil à la Bible, aux côtés de quelques exemplaires de la Revue Notre-Dame (RND) et de la célèbre nouvelle de Manuel Rivas, La Langue des papillons.

Le rapport Parent lui ouvre les portes du globe : les commissaires parcourent le monde, s'abreuvant aux expériences internationales ; ils commandent des recherches, font appel à leur conseiller financier, le jeune Jacques Parizeau, et demandent des analyses à l'expert Claude Ryan. « On avait la chance inouïe de pouvoir penser une réforme englobante plutôt qu'une réforme en petits morceaux », explique soeur Roquet, l'une des deux femmes commissaires sur la quinzaine de membres de l'équipe.

« On avait les deux pieds sur terre. On a rencontré des gens, vu des systèmes différents, et c'est ce qui fait qu'on a proposé des arguments de bon sens, basés sur des connaissances concrètes. On a voulu proposer des solutions réalisables plutôt qu'un rêve utopique. »

Si audacieux qu'ils soient, les membres de la commission sont écoutés. Sitôt le premier tome déposé, qui proclame la création d'un ministère de l'Éducation et d'un organisme-conseil, le Conseil supérieur de l'éducation, le ministre Paul Gérin-Lajoie prend le taureau par les cornes et donne leur premier souffle à ces deux créatures, aujourd'hui piliers du réseau scolaire.

D'autres recommandations du rapport Parent, divisé en cinq tranches et publié jusqu'en 1966, ne sont pas écoutées sur-le-champ, notamment la déconfessionnalisation du système. « C'était le sujet le plus délicat au sein de la commission, se rappelle-t-elle. Celui qu'on sortait de temps en temps, qu'on discutait et qu'on remettait sous le tapis. »

La religieuse appuie la recommandation du groupe de déconfessionnaliser l'administration scolaire, mais elle trouve cependant qu'on joue trop d'audace, ce pour quoi l'histoire lui donnera raison. « On était en avant de notre temps, et d'ailleurs, ce n'est que 30 ans après que notre plan fut adopté [commissions scolaire linguistiques en 1997] », raconte-t-elle, évoquant la question qu'on lui posa le plus à l'époque : « Comment as-tu pu signer ce rapport, sachant qu'il proposait la déconfessionnalisation ? »

Le rapport Parent, évoqué à tort ou à raison par plusieurs aujourd'hui, qu'ils l'aient lu ou non, suggère à Ghislaine Roquet un terrain fertile en connaissances et en rencontres. Elle parle du vice-recteur de l'Université Laval, Mgr Alphonse-Marie Parent, comme d'un homme à l'« humour délicieux ». « Dans les moments de grande fatigue, il avait toujours une petite blague pour dérider l'atmosphère. »

Elle, la soeur « étrange », dit-elle elle-même, à cause de son accoutrement particulier, était traitée par le groupe « comme un membre à part entière, et c'était un grand bonheur pour moi qu'on me considère ainsi ».

Et elle rigole, se souvenant d'un pique-nique de la commission où elle détonnait particulièrement sur l'herbe avec sa robe noire et sa grande cornette blanche, signe distinct des soeurs de Sainte-Croix à l'époque. « J'étais un peu étrange, mais on me traînait partout, comme si de rien n'était. C'était un pur plaisir... »