Décrochage scolaire - Aux origines du miracle saguenéen

Le décrochage scolaire est de plus en plus considéré comme un problème social important auquel il faut s’attaquer.
Photo: Pascal Ratthé Le décrochage scolaire est de plus en plus considéré comme un problème social important auquel il faut s’attaquer.

Le groupe d'action sur la persévérance et la réussite scolaires lançait cette semaine sa proposition de chantier national contre le décrochage. Si le banquier Jacques L. Ménard s'est fait le porteur de cet élan de mobilisation, la logique proposée s'inspire quant à elle de l'aventure d'un couple de chercheurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Michel Perron et Suzanne Veillette. C'est l'histoire d'un couple engagé dans la recherche sur les jeunes, sur la santé et sur la pauvreté, résolu à changer les choses.

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean est cité en exemple sur toutes les tribunes pour la mobilisation régionale qui a fait reculer de 10 points le décrochage scolaire depuis le milieu des années 1990. Le petit miracle saguenéen s'appuie sur la valorisation de l'éducation dans l'ensemble de la communauté, avec pour slogan persistant: «Chaque jeune a besoin d'encouragements chaque jour!» L'expérience du Conseil régional de prévention de l'abandon scolaire (CREPAS) a aussi deux parents: le couple de chercheurs formé de Suzanne Veillette et de Michel Perron.

Leurs recherches en éducation commencent en 1991, quand un fonctionnaire du ministère de l'Éducation leur propose un défi. Les deux enseignants de cégep, elle en sociologie et lui en travail social, avaient mis au point un logiciel permettant de croiser des données du recensement (notamment sur les conditions socioéconomiques) avec d'autres émanant du réseau de la santé (les causes de décès). Cet outil de conversion des codes postaux, aujourd'hui répandu jusque dans le monde de la publicité, était à l'époque «révolutionnaire», se rappelle M. Perron.

«Un 23 juin, par une chaleur accablante, les gens du ministère de l'Éducation viennent nous rencontrer et nous demandent si on peut appliquer notre technologie à un problème en éducation», se rappelle la sociologue Suzanne Veillette. Le ministère fournit des données sur une cohorte de jeunes du secondaire et le couple Veillette-Perron entreprend d'étudier le taux d'accès au collégial.

C'est ainsi que les deux enseignants du Cégep de Jonquière, déjà reconnus internationalement pour leurs recherches sur une maladie génétique rare mais très répandue au Saguenay, la dystrophie myotonique, se lancent dans la recherche sur l'éducation.

Dis-moi où tu restes, je te dirai si tu réussis

Leurs résultats s'avèrent étonnants. Dans une même municipalité, «les taux d'accès peuvent varier du simple au double, entre les quartiers défavorisés ou non. Le problème, ce n'est donc pas la desserte [la proximité du collège et l'offre de cours] mais l'origine sociale», explique M. Perron.

Si cette logique est aujourd'hui bien comprise, elle n'est pas dans le discours courant à l'époque. «On ne voulait pas le reconnaître. On est encore dans l'élan de la Révolution tranquille, on croit qu'on a démocratisé l'accès à l'éducation. Il est vrai qu'on a amené à l'école des générations d'étudiants qui n'y allaient pas avant. Mais au début des années 1990, on ignore encore à quel point les inégalités persistent», poursuit le docteur en géographie de la santé, aujourd'hui titulaire de la Chaire d'étude sur les conditions de vie, la santé et les aspirations des jeunes (associée au Cégep de Jonquière et à l'Université du Québec à Chicoutimi).

Les chercheurs construisent un indice permettant de prédire l'accès au collège, en fonction des caractéristiques socioéconomiques d'un milieu. Ils constatent alors que certaines municipalités font moins bien ou mieux que ne le laisseraient croire les caractéristiques de leur population.

Ces résultats sous le bras, Michel Perron rencontre des maires, des préfets, des décideurs locaux, à qui il propose de faire porter les prochains états généraux de la région, en 1995, sur l'éducation.

Pendant que 600 personnes sont réunies pour discuter de l'offre de services en éducation, des programmes, des stages, etc., Michel Perron a soudain une idée. «Je me rends compte qu'à travers tout cela on a oublié le décrochage scolaire, et qu'au fond il s'agit d'une clé qui réunirait tout cela. À l'époque, ce n'était pas au programme, ce n'était pas une préoccupation sociale. Aucune statistique n'était produite.» Tous les décideurs réunis se rallient avec enthousiasme à l'idée d'un combat collectif contre le décrochage scolaire.

C'est ainsi qu'a vu le jour le Conseil régional de prévention de l'abandon scolaire (CREPAS), qui travaille en étroite collaboration, voire en symbiose, avec le groupe de recherche ECOBES du Cégep de Jonquière, qui a progressivement élargi son champ de recherche de la santé à l'éducation.

La clé : l'estime de soi

L'épouse de M. Perron, Suzanne Veillette, ajoute ensuite une pierre importante à l'édifice. Elle entreprend une vaste recherche pour mieux connaître les jeunes, au-delà des statistiques scolaires. Au-delà de l'origine socioéconomique, la recherche montre qu'un des meilleurs facteurs pour prédire les résultats scolaires, les aspirations scolaires des jeunes et leur satisfaction à l'égard de l'école est ce que les chercheurs appellent «l'estime de soi académique» ou «indice d'habileté cognitive». En clair, est-ce que le jeune se sent intelligent, est-ce qu'il a l'impression d'apprendre facilement, est-ce qu'il est satisfait de ses résultats?

De ce constat naît en 1997 le slogan du CREPAS: «Chaque jeune a besoin d'encouragements chaque jour!» Il est depuis martelé dans plusieurs campagnes publicitaires, tant sur les ondes que dans les médias locaux. L'organisme a même tenu pendant quelques années une chronique dans le journal régional.

Ce «marketing social» semble avoir porté ses fruits. Lorsque Suzanne Veillette reprend la même enquête en 2002, elle constate de nettes améliorations. La proportion d'élèves ayant une faible estime d'eux-mêmes a diminué d'environ quatre points. La proportion des jeunes qui disaient ne pas pouvoir compter sur le soutien affectif de leurs parents (soutien faible) a presque chuté de moitié, de 19,9 % à 11,4 %. Voilà qui coïncide avec la diminution du décrochage scolaire, qu'on observe déjà.

«On voit une concordance très intéressante, tout bouge dans le même sens», fait observer M. Perron. Son épouse nuance légèrement le propos en précisant que les parents de la cohorte étudiée en 2002 sont aussi généralement plus scolarisés.

Quoi qu'il en soit, le couple, ainsi que les petites équipes du groupe ECOBES et du CREPAS ainsi que les acteurs régionaux qui ont poussé à la roue pour encourager les jeunes à persévérer sont convaincus que leurs efforts ne sont pas vains.

Outre l'alliance serrée entre la recherche et l'action, l'importance que toutes les composantes de la société se mobilisent est un des leitmotiv du CREPAS, repris par le groupe d'action de M. Ménard. «On part du principe que le décrochage scolaire ne peut pas être qu'un problème de l'école, c'est un problème social. À chaque cause son remède. Tu ne peux agir en interpellant uniquement les intervenants scolaires», résume la sociologue, ancienne militante de la Jeunesse étudiante chrétienne, comme son mari.

Pendant les premières années du CREPAS, Michel Perron a d'ailleurs multiplié les déjeuners d'affaires avec des élus locaux, des gens d'affaires et tutti quanti. La sensibilisation s'est faite sous plusieurs angles. Outre les parents, les employeurs ont aussi été mis à contribution pour encourager leurs jeunes employés et faire en sorte que leurs conditions de travail soient compatibles avec leurs études. «On a passé le rotoculteur!», résume Michel Perron.

Il avoue vivre aujourd'hui un «rêve». Non seulement l'expérience a porté ses fruits dans sa région, mais elle a essaimé dans 14 autres communautés. Avec le rapport du groupe Ménard rendu public cette semaine, qui repose lui aussi sur la mobilisation de l'ensemble des communautés et le lien étroit entre la recherche et l'action, il espère que l'aiguille de la diplomation au Québec pourra enfin décoller du 70 % où elle stagne depuis 20 ans.

Pendant des années, les deux chercheurs ont étudié les liens entre les conditions socioéconomiques et tantôt l'éducation, tantôt la santé. En trame de fond, ils se demandent toujours comment agir pour faire mentir les probabilités. «Dans les milieux où il y a plus de ressources pour s'en sortir, où la vie communautaire est plus forte, où il y a plus de leadership, il y a une forme de refus du déterminisme social. Les gens ont envie de bouger, de se prendre en charge», constate M. Perron.

La lutte contre le décrochage pour refuser le déterminisme social. Voilà le pari du couple à l'enthousiasme contagieux. Il reste maintenant à voir si le Québec saura relever le défi qui, faut-il le rappeler, n'est pas tout à fait nouveau.

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