Décrochage: l'ennemi à abattre

Le Québec arrive au 9e rang des provinces canadiennes quant au taux de diplomation au secondaire, le Canada se plaçant au 16e rang des pays industrialisés.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le Québec arrive au 9e rang des provinces canadiennes quant au taux de diplomation au secondaire, le Canada se plaçant au 16e rang des pays industrialisés.

Haro sur le décrochage scolaire! Véritable problème social dont les causes et les conséquences débordent les murs de l'école, le décrochage doit être pris à bras le corps par l'ensemble de la société. Voilà le mot d'ordre lancé hier par un groupe dirigé par le banquier Jacques L. Ménard, accompagné de philanthropes, de représentants d'organismes communautaires qui interviennent auprès des jeunes, de groupes qui mobilisent déjà des acteurs régionaux et de hauts fonctionnaires de différents ministères.

C'est à un véritable «Chantier national» sur le décrochage scolaire que convie le Groupe d'action sur la persévérance et la réussite scolaires du Québec. L'objectif est ambitieux: faire passer le taux de diplomation avant 20 ans de 69 % à 80 % d'ici 2020. Les ressources à déployer sont aussi importantes: entre 137 et 237 millions par année.

«Le soutien aux jeunes, c'est l'affaire de toute une communauté. Il serait grave pour l'avenir de remettre l'entière responsabilité du décrochage à l'école au ministère de l'Éducation. Nous avons un problème collectif et c'est ensemble que nous arriverons à le régler», a lancé le président de BMO groupe financier, Jacques L. Ménard, qui a piloté le groupe d'action avec l'universitaire et fondateur du Centre régional de prévention et d'abandon scolaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean (CREPAS), Michel Perron.

La marche est haute: le taux de diplomation à 20 ans stagne autour de 70 % depuis deux décennies. Mais le défi a été relevé ailleurs, souligne le Groupe d'action, qui a travaillé avec la firme internationale McKinsey pour recenser les expériences dont le Québec pourrait s'inspirer.

«Je regarde ce qui se passe ailleurs, dans une province voisine comme l'Ontario, où on a réussi à augmenter l'incidence de persévérance scolaire ou de diplomation de 69 à 77 % en à peu près quatre, cinq, six ans. Ailleurs, là où on a réussi, on a fait deux choses: d'une part, on a mobilisé l'ensemble de la communauté et d'autre part, on s'est donné une cible», a souligné M. Ménard, précisant que l'Ontario y a consacré 1,3 milliard en sept ans.

Au Québec, la mobilisation au Saguenay-Lac-Saint-Jean depuis 1995 a permis d'atteindre des résultats similaires, faisant passer le niveau de diplomation (après sept ans d'étude) de 66,2 % en 1991 à 76 % en 2008. On a notamment mené des campagnes intensives pour valoriser la persévérance scolaire sous le thème «chaque jeune a besoin d'encouragement chaque jour», les employeurs ont été sensibilisés à leur rôle pour contrer le décrochage, tout comme les décideurs locaux, les parents... Devant ces résultats probants, l'approche a «essaimé» dans 14 régions, a raconté, ému, le fondateur du CREPAS, Michel Perron. Il espère aujourd'hui faire un pas de plus et porter la mobilisation à l'échelle nationale.

Le chercheur met cependant en garde contre la pensée magique: «Il faut se donner le temps de réussir. Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, il a fallu quatre ans avant de voir bouger l'aiguille.»

Mobilisation et évaluation

Concrètement, le Groupe distribue des responsabilités à tous et chacun: philanthropes, État, organismes communautaires.... Un mot d'ordre est cependant systématique: les effets bénéfiques des projets devront être mesurés et aucun programme ne sera lancé à grand déploiement avant que son efficacité soit assurée. «On a déjà joué dans ce film-là», laisse tomber M. Ménard.

D'entrée de jeu, une campagne de valorisation de l'éducation et de la persévérance devrait être lancée, ciblant non seulement les jeunes et leurs familles, mais aussi les employeurs.

La Fondation Lucie et André Chagnon semble quant à elle disposée à soutenir des instances régionales vouées à la mobilisation contre l'abandon scolaire. Pour l'heure, de telles instances, inspirées de l'expérience saguenéenne, vivotent au gré des ententes de subventions. Une instance nationale de concertation sur la persévérance scolaire s'ajouterait aussi.

L'intervention auprès des tout-petits est privilégiée, notamment en favorisant l'accès aux centres de la petite enfance. Au primaire, des projets-pilotes misant sur le dépistage précoce des difficultés d'apprentissage devraient être développés.

Le programme Agir autrement, dans lequel Québec investit plusieurs millions pour soutenir la réussite dans les écoles secondaires en milieu défavorisé devra quant à lui être «réaménagé» puisqu'il connaît pour l'heure des «succès variables». Les approches favorisant le mentorat ou le coaching semblent par ailleurs avoir donné ailleurs des résultats impressionnants dans les cas recensés par la firme de développement stratégique McKinsey, dont on pourrait s'inspirer. En outre, des projets d'intervention communautaires auprès des adolescents de quartiers défavorisés devraient être développés.

Des cibles... bientôt

Réagissant au rapport, la ministre de l'Éducation a dû expliquer pourquoi son gouvernement ne s'était pas engagé, à ce jour, à atteindre des cibles de réduction du décrochage. Elle a soutenu qu'elle n'avait auparavant pas les moyens de les faire respecter, avant la récente adoption de la loi sur la gouvernance des commissions scolaires. «Si on n'a pas de cible, on est plus ou moins lié. Si on n'a pas de cible, on est plus ou moins investi, engagé», a-t-elle reconnu, promettant des mesures et des engagements ciblés sous peu, «en ligne et en lien avec les recommandations du rapport Ménard».

Elle reste toutefois vague sur les moyens financiers, rappelant que le gouvernement investit chaque année 841 millions pour prévenir le décrochage et 2,4 milliards pour soutenir les enfants en difficulté. «Ce n'est pas uniquement une question d'argent.»

Applaudissant le plan d'action, le porte-parole péquiste Pierre Curzi se demandait pourquoi il n'émanait pas du gouvernement. «Comment se fait-il que ce soit la société civile qui est obligée d'accoucher d'un plan d'action?» s'est-il interrogé, réclamant de nouveau la tenue d'une commission parlementaire.

Le porte-parole adéquiste en matière d'éducation, Gérard Deltell, a lui aussi salué le rapport, tout particulièrement son approche basée sur des initiatives locales. Québec solidaire a pour sa part réclamé un sommet «le plus large possible».

C'est aussi ce que suggère la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui notait hier des «oublis» dans le rapport du «citoyen Ménard» telle la concurrence entre les systèmes privés et publics. La CSQ constatait aussi le peu de cas fait de la participation du personnel scolaire à la réussite éducative. «Le rapport semble oublier que l'école, cela se fait d'abord et avant tout à l'intérieur d'un établissement avec les élèves et le personnel», a affirmé le président de la CSQ, Réjean Parent.

La Fédération des commissions scolaires a quant à elle bien accueilli le rapport, tout particulièrement la proposition d'une campagne de valorisation de l'école publique. Le président, André Caron, s'est réjoui à l'idée que des acteurs des communautés viendront «en appui» aux énergies déployées à l'école.

Avec La Presse canadienne

À voir en vidéo