Partager le poids du futur

«Ce n’est pas à la jeunesse de changer le monde, nous avons tous cette obligation. Mais ils doivent se sentir obligés de faire partie du changement.»
Photo: Agence Reuters «Ce n’est pas à la jeunesse de changer le monde, nous avons tous cette obligation. Mais ils doivent se sentir obligés de faire partie du changement.»

Montre-t-on à des enfants les images désolées des exploitations de gaz bitumineux albertaines, rappelant le Mordor du Seigneur des anneaux? Entre angoisse et conscience, entre cynisme et engagement, la ligne est parfois ténue. «Comment parler d'avenir aux jeunes», voilà le thème d'un colloque qui réunit à Montréal depuis jeudi quelque 200 enseignants et intervenants scolaires de partout au Québec.

Que dire à un bout de chou demandant s'il est vrai qu'il n'y aura plus de neige en hiver lorsqu'il sera vieux? Tout simplement la vérité: «On ne le sait pas, mais c'est une possibilité», répond le spécialiste en pédagogie de l'environnement Richard Kool, de l'université Royal Roads de Victoria.

Aussitôt le scénario inquiétant entrevu, l'enfant ne doit cependant pas être laissé seul avec l'angoisse. «Il ne faut pas mentir aux enfants, mais plutôt retourner la question pour demander ce qu'on peut faire. La pire chose est de laisser les jeunes avec le désespoir, impuissants. Leur dire de ne pas s'en faire n'est pas une réponse plus satisfaisante», explique le pédagogue qui prononçait hier une conférence dans le cadre d'un colloque organisé par les Établissements verts Brundtland, la Centrale des syndicats du Québec et la Fondation Monique Fitz-Back.

«On ne peut transmettre aux enfants la panique, la peur, le cynisme, le désespoir, leur présenter les choses comme un fait accompli», poursuit M. Kool, convaincu que ces sentiments négatifs paralysent et mènent tout droit vers les scénarios catastrophiques redoutés.

La clé, pour M. Kool comme pour les pédagogues qui s'engagent dans les quelque 1100 écoles vertes Brundtland, réside dans l'action concrète générant un sentiment de pouvoir sur son milieu.

À l'école secondaire de Warwick, dans les Bois-Francs, René Prince n'hésite pas à donner un électrochoc aux jeunes, osant faire des liens entre la dégradation de l'environnement et leurs comportements ainsi que ceux de leurs parents. «On veut créer des citoyens, des acteurs de leur milieu qui ne prennent pas tout pour du cash», lance l'enseignant de mathématiques et de sciences.

Une fois cet angoissant message lancé, il amène les jeunes à réfléchir aux actions à poser et aux messages à lancer. La démarche a notamment mené à la réutilisation du papier: 10 000 feuilles connaissent ainsi une nouvelle vie chaque mois dans l'école.

À l'âge de 14 ans, Marie Vézina-Cormier et Valérie Béliveau ont quant à elles choisi de peindre une grande toile représentant la Terre portée par une femme enceinte et un homme. L'oeuvre a fait le tour du monde et Marie a choisi de poursuivre ses études en environnement, tandis que Valérie, aujourd'hui machiniste, incite son entourage à recycler. «Mon espoir, c'est que les graines que je sème en mènent certains à changer leur milieu, recycler dans leur shop, chez eux, changer les choses dans leur village, et peut-être même jusqu'au gouvernement», explique M. Prince.

Pas des sauveurs

Si l'engagement des jeunes dans leur milieu est souhaitable, il faut cependant éviter de faire reposer le sort du monde sur leurs épaules. Richard Kool raconte que des groupes écologistes se présentent parfois dans des classes en disant aux jeunes: «Les adultes ont pollué la planète et c'est à vous de la sauver.»

«Ce n'est pas à la jeunesse de changer le monde, nous avons tous cette obligation. Mais ils doivent se sentir obligés de faire partie du changement», poursuit M. Kool, qui franchit à vélo 20 km le matin pour se rendre à l'université.

Les scénarios futuristes qui circulent sont déjà bien assez lourds. Un sondage de l'Institut de la statistique du Québec, réalisé auprès de 1876 jeunes de 10 à 17 ans, montre d'ailleurs qu'une majorité de jeunes est convaincue que l'environnement se dégradera d'ici les 20 prochaines années (63 % dans le cas des changements climatiques).

L'auteur de l'étude, le professeur Gilles Pronovost, de l'Université du Québec à Trois-Rivières, note en outre que le pessimisme augmente avec l'âge, les élèves du secondaire étant beaucoup plus conscientisés que leurs cadets.

Ce «pessimisme» est cependant tempéré par la conviction que les dés ne sont pas encore jetés, qu'il n'est pas encore «trop tard». Ainsi, 95 % des jeunes pensent que l'environnement peut s'améliorer beaucoup si les individus changent leurs habitudes et 85 % pensent que la pression populaire pour resserrer les lois peut aussi avoir un impact.

Leur confiance envers les institutions est cependant presque inexistante. Seulement le quart des jeunes pensent que les gouvernements font leur part pour améliorer l'environnement. La palme de la confiance revient aux groupes environnementaux, qui ont la cote auprès de plus de neuf jeunes sur dix, suivis de l'école avec près de 60 %.

On observe par ailleurs que les jeunes sont très sévères envers eux-mêmes: environ un enfant sur dix pense que les jeunes posent des gestes concrets pour l'environnement. Lucides ou atteints de culpabilité aiguë, les jeunes?

À voir en vidéo