Des bourses d'études supérieures branchées sur le monde des affaires

Le dernier budget Flaherty réserve tous les fonds supplémentaires du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada au secteur entrepreneurial.
Photo: Agence Reuters Le dernier budget Flaherty réserve tous les fonds supplémentaires du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada au secteur entrepreneurial.

Miser à fond sur les étudiants qui optent pour des diplômes «liés aux affaires». C'est ce que les conservateurs ont décidé de faire dans leur dernier budget en leur réservant tous les fonds supplémentaires qui seront distribués sous forme de bourses d'études supérieures par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Une décision d'abord passée inaperçue, mais qui suscite de plus en plus de critiques.

Concrètement, Ottawa a ajouté 87,5 millions de dollars sur trois ans aux trois conseils subventionnaires fédéraux, soit les Instituts de recherche en santé du Canada, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSHC). Cet argent servira à «élargir temporairement» le programme des Bourses d'études supérieures du Canada, qui vient en aide aux meilleurs étudiants poussant plus avant leur formation. Le CRSHC recevra la plus petite part de l'enveloppe, soit 17,5 millions de dollars annuellement. Ce montant s'ajoute aux quelque 65 millions qu'il alloue déjà chaque année en vertu de ce programme.

Ces nouveaux fonds permettront, selon les informations obtenues auprès d'Industrie Canada, de distribuer annuellement une centaine de bourses de 35 000 $ au doctorat et un total de 400 à la maîtrise, chacune d'un montant de 17 500 $. «Les bourses d'études accordées par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada cibleront les diplômes liés aux affaires», précise toutefois le document budgétaire présenté fin janvier.

Au ministère des Finances, on explique que la décision d'octroyer l'ensemble de ces bourses d'études supérieures à ces secteurs s'inscrit dans la volonté des conservateurs de «créer un avantage entrepreneurial canadien» et de «favoriser un contexte où les entreprises canadiennes pourraient devenir des leaders à l'échelle mondiale».

Or «la présence de fortes compétences dans le domaine des affaires est importante pour l'atteinte de cet objectif», fait valoir un porte-parole du ministère.

Décision contestée

Des propos qui font bondir le titulaire de la Chaire de recherche en études cinématographiques de l'Université Concordia, Martin Lefebvre, qui a entrepris de mobiliser d'autres universitaires afin de contester la décision des conservateurs. «Il s'agit d'une intervention de l'État dans la recherche digne du plus pur stalinisme, affirme-t-il. Dans une société qui traverse une crise des valeurs qui est loin de n'être que financière, qui peut sérieusement envisager que c'est le monde des affaires — en passant, celui-là même qui est responsable de la débâcle financière du moment! — qui sera le mieux en mesure de penser l'avenir, et ce, au détriment de l'ensemble de toutes les autres sciences humaines?»

Pourtant, poursuit-il, «personne ne mettrait en doute aujourd'hui l'apport essentiel des sciences humaines et sociales à la vie humaine, tant celle du corps que celle de l'esprit. C'est pourtant ce que fait sans vergogne l'actuel gouvernement canadien en décidant brutalement de promouvoir les diplômes universitaires "liés aux affaires" au détriment des autres disciplines». En fait, résume M. Lefebvre, «c'est le monde du savoir qui se trouve dans la ligne de mire, pour des raisons idéologiques qui montrent l'étroitesse d'un esprit orienté vers l'instrumentalisation bête et méchante de toute forme de savoir et gouverné par l'obsession du résultat à court terme».

Un point de vue partagé par Gilles Gagné, professeur titulaire au département de sociologie de l'Université Laval. Qui plus est, en agissant de la sorte, le fédéral se trouve selon lui à «"sursubventionner" un domaine qui n'est pas l'essentiel de l'économie du savoir». C'est aussi ce que constate le Parti vert du Canada, seule formation politique fédérale à avoir décrié cette décision. «Environ la moitié des étudiantes et des étudiants diplômés du Canada sont inscrits en sciences humaines et en sciences sociales, et seulement 10 % d'entre eux suivent un programme lié aux affaires. Pourquoi le gouvernement Harper canalise-t-il cet argent à ce petit groupe d'étudiants?», demandait en effet la semaine dernière la porte-parole jeunesse des verts, Katie Gibbs.

«Cet argent aurait dû être donné aux organismes subventionnaires qui l'auraient accordé en fonction des besoins, sans égard aux intérêts partisans du gouvernement, ajoutait la chef de la formation, Elizabeth May. Le gouvernement n'est pas là pour dicter ses priorités à nos conseils de recherche.»

Le phénomène n'est toutefois pas nouveau, explique M. Gagné, puisqu'il s'inscrit dans une volonté de plus en plus affirmée de «brancher l'université sur le marché du travail», ce qui facilite «le développement de partenariats avec l'entreprise privée», notamment pour la recherche. Or, cette tendance lourde risque fort de «déformer la recherche universitaire». «On se prive d'un regard désintéressé, estime le sociologue. Mais quand on dit ça, on a l'air niaiseux, parce que tout le monde est convaincu que la véritable connaissance, c'est celle qui permet de faire marcher la société à très court terme.»

En même temps, déplore-t-il, on évacue progressivement les «humanités» de la sphère de la recherche, dont l'anthropologie, la sociologie, la psychologie, l'histoire, la philosophie et les études littéraires.

La Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université et la Fédération étudiante universitaire du Québec s'opposent également à l'orientation donnée à la nouvelle mesure budgétaire. Pour le président du regroupement étudiant, David Paradis, cela revient à se tourner résolument vers une «marchandisation du savoir très réductrice».
5 commentaires
  • Dr. Dr. ULRICH - Inscrit 17 février 2009 08 h 46

    texte bien-écrit et bien-recherché

    en dépit de désaccord personnel avec la plupart des citations

    c'est quoi qui paye pour cette ,,marchandisation du savoir très réductrice" ? n'est-ce le marché ?

    je ne savais pas que travail motivé et critirisé pouvait être réductrice ; c'est pourquoi françois suit le monde entier en termes d'innovations ; ils s'attendent à ce qu'ils traduisent leurs innovations dans leur langue-maternelle sans rien faire eux-même

  • Michel Simard - Inscrit 17 février 2009 09 h 15

    Pourquoi le libre marché ne fonctionne-t-il pas quand il s'agit d'aider les gens en gestion ?

    C'est ahurissant de voir ces partisans du néo-libéralisme en totale contradiction avec eux-mêmes en tout temps. Pourquoi procéder à une aide spécifique aux étudiants en gestion ? Si le libre-marché est si fonctionnel, pourquoi ne pas attribuer les bourses au mérite, peu importe le secteur. S'il s'avère que plus d'étudiants en gestion en obtiennent suivant leur mérite ou parce que cette discipline est plus attirante, purquoi pas ? Mais si la sociologie et la philosophie sont des disciplines d'avenir, pourquoi favoriser un groupe plutôt que l'autre et en pas laisser le marché de l'éducation faire son oeuvre. Le libre marché ça ressemble plutôt aux petits avantages pour les gestionnaires au détriment du reste de la société. Vivement l'avancement de la sociologie.

  • Dr. Dr. ULRICH - Inscrit 17 février 2009 12 h 40

    Mais si la sociologie et la philosophie sont des disciplines d'avenir

    comment sont-ils plus de l'avenir que d'autres disciplines ?

    je suis d'accord avec ton argumentation mais sans revenus réelles comment peut quelqu'un investir ds de telles disciplines ?

    ton raisonement serait peut-être plus logique si l'on disait que la S et Ph aident l'écononmie puisqu'ils contribuent à mettre et maintenir travailleurs en santé et donc plus productifs

    la base, malheureusement on non, du système capitaliste est la productivité et donc innovations pour efficacités

    son défaut soit avarice qui n'est pas non plus disparû du système communiste ou autres

    québec province / québec nation / québec semi-nation est plus communiste que capitaliste

    ce que j'écris est peut-être choquant mais je l'écris pour être choquant

    je trouve aussi bizarre et anti-productif que d'investir en compagnies voiturières qui ne fonctionnent pas et qui ne produisent pas produits achetables ; ce serait mieux d'investir en compagnies véloières (vélo) et transports communs ; de mon avis voitures personelles ne sont pas nécessaires, un retour à la promenade comme mode usuelle de déplacement promouvrait population en santé et donc coûts de santé réduits

    le système capitaliste C02 pourrait peut-être inclure aussi volet santé ?

    dans quelque modification qui soit mise au système capitaliste, la mondialisation doit et y figurera

  • Dr. Dr. ULRICH - Inscrit 17 février 2009 12 h 52

    continent eurasia

    avec mondialisation, commerce devient de plus en plus globalisé, il est de plus en plus facile d'interchanger avec mondes ailleurs, plus en plus facile d'apprendre langues multiples

    on n'a même plus à se déplacer pour une éducation globale

    de plus, le continent eurasia devient de plus en plus important puisqu'il est, de mon avis, la plus grande région importante capitaliste du monde en terme de population et superficie (notamment inde, europe entière, russie)

    on peut voir déjà comment l'économie nouveau-monde se repositionne vers ces régions vieux-monde (ex IBM vers inde ; qui offre à ces ingénieurs américains de déménager en inde avec salaires indiens équivalents)

    G20 / G7 / G8 pendant dernières décennies sont devenus trop riche par rapports aux puissances populastiques

  • Dr. Dr. ULRICH - Inscrit 17 février 2009 13 h 27

    je pense que ...

    le but de toute entreprise devrait être de ne pas avoir de subvention gouvernemental (province / fédération) ; notament ledevoir par culture communications québec

    ceci dit, entreprise débutante nécessite fortement subventions gouvernementales puisque « angel investors / funds » n'existe pas tellement hors É-Us (si pas svp écrive moi !)

    comparez-vs la différence entre entreprise gouvernementale :
    http://www.crtl-ltrc.ca/
    et privé (le mien, qui pourtant ne tourne toujours pas ronde en argent) :
    http://stringturninginternational.blogspot.com/

    j'ai quand-même honte de voir l'équivalent gouvernemental de mon entreprise qui a l'air de site web enfantin ; j'ai quand-même honte aussi de québécois ambivalent vers auto-éducation et qui aime blâmer tout-le-monde sauf eux-mêmes pour leur situation ; moi n'étant même pas québécois / péquiste / indépendantiste / séparatiste / fédéraliste / français-dérivé / françois / canadien / canadien-français / français canadien / néo-québécois d'origine n'importe-quoi non-anglais