Les docteurs du troisième millénaire

Photo: Pascal Ratthé

Le diplôme de doctorat a connu dans les trente dernières années un essor exponentiel et un succès incontestable: sur un million trente six mille doctorats délivrés aux États-Unis au XXe siècle, plus des trois quarts l'ont été après 1970. Les doctorats au Québec ont suivi la même courbe: le taux d'accès au doctorat a doublé de 1990 à 2004, passant de 1,5 % à 2,9 %. Et les exigences académiques, comme les sujets d'étude, découlent d'un «processus constant de renouvellement».

Historiquement, les doctorats étaient décernés dans trois disciplines: en droit, en médecine et en théologie, et la thèse prenait la forme d'une leçon inaugurale prononcée par le nouveau maître, suivie d'une discussion. Aujourd'hui, la situation est toute autre.

Le doctorat correspond ainsi généralement à un travail de recherche mené sur plusieurs années (la moyenne canadienne étant de cinq ans et neuf mois) et débouchant sur une thèse de plusieurs centaines de pages.

Des études ciblées

Au cours des trente dernières années, les universités n'ont cessé de s'enrichir de nouveaux programmes de doctorat de plus en plus précis, spécialisés et ciblés, suivant l'évolution des connaissances, des besoins de la société et de la recherche. «Nous sommes dans un contexte de renouvellement, d'élargissement et de complexité croissante des champs d'étude et des savoirs», constate Louise Béliveau, doyenne de la faculté des études supérieures et postdoctorales de l'Université de Montréal. Pour répondre à cette tendance, toutes les universités nord-américaines proposent des plans d'action stratégiques pour innover en la matière.

Les nouveaux domaines de recherche découlent directement des questions soulevées par l'évolution de la société: «De quels chercheurs et de quels praticiens aurons-nous besoin dans 15, 20 ou 25 ans pour prendre en charge les questions écologiques? Comment former des experts qui travailleront pour la lutte contre la pauvreté? Comment devrons-nous aménager nos villes en fonction des nouvelles exigences socio-économiques et écologiques?», s'interroge Louise Béliveau.

Ainsi, les doctorats s'enrichissent d'options adaptées aux problématiques contemporaines. À l'Université de Montréal, les sciences biomédicales ont adjoint à leur doctorat les options «médecine d'assurance et d'expertise en sciences de la santé» et «science du vieillissement», les doctorats en pharmacie sont remodelés, amenés à répondre à la pénurie prévue dans ce domaine.

Aucun secteur n'échappe à cette tendance: du côté des sciences apparaissent des doctorats liés aux champs de recherche émergents, tels que les nanotechnologies, la génomique et la bio-informatique. Les questions de la mondialisation ou du développement du tiers-monde sont introduites dans les programmes économiques. Un doctorat en histoire des identités a ainsi été créé à l'Université de Sherbrooke, et un autre en sciences de l'information l'a été à McGill.

Les études littéraires suivent la même dynamique: «Il y a trente ans, un doctorat en études anglaises se basait uniquement sur des textes littéraires. Aujourd'hui, on s'intéresse à la littérature mais aussi à la télévision, au cinéma ou encore à Internet», explique Martin Kreiswirth, doyen de la faculté des études supérieures et postdoctorales de l'université McGill.

Des études sur mesure

Afin de suivre au plus près la complexité croissante des champs du savoir et de rester à l'avant-garde de la recherche, on a également assisté à la naissance de doctorats conçus sur mesure, à la croisée de plusieurs domaines. «L'interdisciplinarité offre l'avantage de ne pas se cantonner aux débats épistémologiques, mais de s'intéresser à toutes les formes d'ouverture et d'hybridation entre les disciplines. Il s'agit de s'attacher à la résolution de problèmes sociaux pertinents, à l'exploration de nouveaux territoires inédits, d'élargir le questionnement scientifique», précise Louise Béliveau.

Des doctorats interdisciplinaires sont ainsi mis en place, parmi lesquels on peut citer le doctorat en psychoéducation de l'Université de Montréal, au carrefour de la psychopathologie, de la psychiatrie, de la criminologie, de la psychologie du développement et de l'éducation. Les sciences de l'environnement ouvrent aussi un éventail de perspectives de recherche: on peut ainsi croiser les connaissances en sciences, en géographie, en économie et en anthropologie pour se pencher de la manière la plus efficace possible sur les questions écologiques et leurs répercussions sociales, économiques et scientifiques.

Pour rejoindre le monde du travail

Mais cette spécialisation de plus en plus pointue des doctorats s'intègre depuis une dizaine d'années dans une double dynamique: si le mythe du doctorant dans sa tour d'ivoire est toujours d'actualité, les programmes de doctorat s'enrichissent d'une formation plus adaptée au marché du travail.

Ainsi, la question d'un savoir toujours plus précis et plus performant s'accompagne de nouvelles exigences d'efficacité. Aujourd'hui, la formation doctorale pose de nouvelles questions: «Est ce que les compétences acquises permettront aux doctorants de s'intégrer, de fonctionner dans le monde de la recherche? Est-ce qu'ils auront acquis des compétences en enseignement ou en communication? Sauront-ils gérer un laboratoire? Ou tout simplement faire des demandes de subventions?», demande Martin Kreiswirth.

Un doctorat, c'est aussi bien acquérir un savoir académique qu'apprendre à utiliser ce savoir. «Il y a un double mouvement, à la fois vers une plus grande spécialisation et vers une ouverture professionnelle: on cherche avant tout à leur donner le type de formation qui leur sera utile dans le monde».

Ce faisant, les universités s'alignent sur la demande professionnelle: «Nous nous basons sur des sondages, explique Lissa Matyas, directrice du recrutement et de la rétention à l'université McGill. Nous répondons aux exigences des employeurs, aussi bien à un niveau académique que gouvernemental ou industriel. Aujourd'hui, quand on demande un personnel de haute qualité, on demande des compétences de recherche, mais pas seulement ça. Les employeurs disent: "Vous avez des connaissances académiques, d'accord, mais êtes-vous capable de gérer un laboratoire?"»

Diffuser le savoir

D'autres programmes de doctorat mettent l'accent sur une ouverture plus efficace sur la diffusion du savoir. La formule du doctorat par article peut ainsi concurrencer la thèse de 400 pages: il s'agit de faire de son doctorat un ensemble cohérent et construit d'articles scientifiques.

Cette formule comporte plusieurs avantages sur le doctorat traditionnel: une intégration précoce dans la communauté scientifique, une diffusion rapide des résultats de recherche et une reconnaissance immédiate de la contribution à l'avancement des savoirs. Et, parmi les dernières innovations en la matière, l'apparition des thèses diffusées en format électronique, dont McGill est l'une des universités pionnières, éclipserait à terme la traditionnelle version papier, pour permettre une diffusion plus rapide, plus accessible et plus étendue des résultats de recherche.

Toujours plus proches des questions d'actualité et des progrès de la recherche scientifique, les programmes de doctorat évoluent donc à la fois dans leur contenu et dans leur forme, dans le but de rester à l'avant-garde des besoins de la société: «C'est un processus constant de renouvellement», souligne ainsi Martin Kreiswirth.

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Collaboratrice du Devoir

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