Enseignement universitaire - L'argent, une limite à la liberté académique

La mercantilisation du savoir universitaire et la perte d'indépendance des universités assujetties aux diktats des bailleurs de fonds inquiètent les professeurs d'universités réunis hier en colloque à Montréal.

Le sociologue Guy Rocher, observateur et acteur du développement de l'université québécoise depuis près de 50 ans, a plaidé hier en faveur d'un nouvel équilibre entre la recherche et l'enseignement, qui ne «devra pas être conditionné par le slogan "l'économie d'abord", comme on l'entendra dans les prochains jours».

La position de l'université en est une paradoxale, croit ce doyen des sciences sociales au Québec. Elle doit être fermée sur elle-même pour assurer une recherche libre, le développement d'un savoir critique, la construction de connaissances dans un contexte où personne ne doit interférer. Mais elle doit aussi être ouverte sur la société dans laquelle elle évolue.

«Tout en étant à l'intérieur d'une bulle, nous devons être conscients des conséquences multiples de la recherche. Les conséquences sociales, économiques, culturelles ne sont pas toujours telles qu'on aurait pu le penser», a affirmé M. Rocher lors de la conférence d'ouverture du colloque de la Fédération québécoise des professeurs d'universités (FQPPU) qui s'amorçait hier, sur le thème «Faut-il reconstruire l'université québécoise?».

M. Rocher s'est montré par ailleurs fort critique des récentes décisions gouvernementales quant à la gouvernance des universités. Le projet de loi 107 déposé la semaine dernière par la ministre de l'Éducation accroît le poids des administrateurs externes dans les universités. «Ces gens de l'extérieur, supposés être indépendants, sont souvent dépendants de bien d'autres choses», a laissé tomber en entrevue M. Rocher. Un schisme se crée malheureusement entre la communauté universitaire et les gestionnaires qui administrent l'institution, a fait valoir M. Rocher, suggérant des rencontres régulières entre les administrateurs avec les professeurs pour prendre le pouls de la vie universitaire.

Dans une «Enquête sur le corps professoral québécois», les chercheurs Nathalie Dykes et Frédéric Deschenaux font état de critiques acerbes des professeurs à l'égard de l'administration. Les professeurs interrogés «dénoncent abondamment le virage administratif qu'a pris l'université et sa gestion entrepreneuriale». La logique du «savoir comme marchandise à fournir à des clients» irrite les participants à l'enquête, dont certains invitent à «résister à l'utilitarisme» pour «protéger la liberté académique».

À la lecture du document rendu public, on constate un malaise quant au financement de la recherche. Trente-huit pour cent des quelque 1300 professeurs interrogés considèrent que les règles de financement des recherches «permettent rarement ou presque jamais de réaliser les recherches souhaitées». «Le fait de dépendre presque entièrement du financement des organismes subventionnaires pour réaliser leurs recherches en irrite plus d'un, au point où il est question de la perte de la liberté académique», écrivent les chercheurs, qui ont effectué une série d'entrevues qualitatives.

La logique économique éclabousserait aussi la qualité des diplômes décernés, toujours aux dires de certains professeurs. La course à la clientèle se traduirait par «une baisse de la qualité des efforts fournis par les étudiants puisque les échecs aux cours ne seraient pratiquement plus possibles».

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