Où sont passés les outils?

Le ministère de l'Éducation a mis à la disposition des enseignants des «échelles de niveaux de compétence» destinées à faciliter l'évaluation des élèves du primaire en accord avec la réforme. Le document est en circulation... mais personne ne le sait encore!

Rien ne paraît simple dans cet épineux dossier de l'évaluation des apprentissages, malgré les efforts qu'affirme déployer le ministère de l'Éducation pour clarifier le processus. Après la saga des bulletins, après un retard annoncé de plus d'un an dans la publication de la politique d'évaluation des apprentissages, voilà maintenant qu'un document réclamé à grands cris par les enseignants pour les aider à mieux suivre l'acquisition des «compétences» de leurs élèves est disponible, mais les enseignants, concernés au premier chef, ne le savent pas encore. Et tout indique qu'il n'atterrira vraiment dans les classes qu'à la rentrée prochaine.


À qui la faute? En grande partie aux moyens de pression des enseignants eux-mêmes, qui ont paralysé cette année plusieurs des initiatives touchant la réforme, et notamment les activités de formation qui y étaient liées. Même si une version préliminaire du document Échelles des niveaux de compétence / Enseignement primaire a circulé depuis l'automne auprès des comités impliqués dans sa conception, le MEQ a fourni sans grand bruit la version finale de cet outil en mai, le rendant disponible sur son site Internet cette semaine.


«Nous avons transmis le document aux commissions scolaires, qui devaient se charger de le transmettre elles-mêmes aux écoles, mais avec le contexte que nous avons connu cette année, l'ont-elles fait? Je ne le sais pas», indiquait récemment Robert Bisaillon, sous-ministre adjoint à l'éducation préscolaire et à l'enseignement primaire et secondaire. Le but de cet outil est de fournir aux enseignants qui le réclamaient des balises permettant de mieux valider l'évolution du progrès des élèves, en accord avec les objectifs de la nouvelle réforme de l'éducation.


Le document d'une centaine de pages offre pour chacun des domaines d'apprentissage des trois cycles du primaire (langues, mathématique, science et technologie, univers social, arts et développement personnel) une série d'échelons qui doivent permettre à l'enseignant de mieux apprécier le progrès de l'élève en regard de chacune des compétences dictées par la réforme.


En clair, le ministère donne des balises pour aider l'enseignant à situer le progrès de l'élève en cours de cycle, histoire de vérifier notamment s'il est en deçà des attentes et n'aurait pas besoin de soutien additionnel.


Un exemple: en français, et pour la compétence intitulée «lire des textes variés», un élève du premier cycle (1re et 2e années) devrait, à l'échelon 1, «faire semblant de lire lorsqu'il feuillette un livre», à l'échelon 2, «lire de petits messages ou des textes courts, simples et illustrés constitués majoritairement de mots familiers et d'usage fréquent», à l'échelon 3, «lire des textes courants et littéraires, simples et illustrés, dont la structure est généralement prévisible», et enfin, à l'échelon 4, donc en fin de cycle, «lire des textes courants et littéraires généralement courts, illustrés et présentant un niveau de difficulté approprié».


«Tout ça est extrêmement concret», explique Robert Bisaillon. C'est une façon de découper la maîtrise des compétences pour guider l'évaluation des enseignants.»


Concret peut-être, mais pour l'instant, rares sont les enseignants qui sont à même d'en apprécier le contenu. «Les boycottages de cette année ont empêché les écoles de s'approprier le contenu de ces échelles», confirme Marcel Leroux, vice-président de la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE). Si le MEQ avait fait circuler à travers les commissions scolaires une version provisoire de ce document il y a quelques mois, le document officiel, lui, semble inconnu de la quasi-totalité du réseau scolaire.


Pas entendu parler, affirment les associations de directeurs d'école. Pas vu, renchérit la Fédération des commissions scolaires du Québec. Vu mais pas lu encore, explique-t-on à la Commission scolaire de Montréal, où l'on doit sous peu évaluer le contenu du document pour en vérifier la teneur.


«Nous avons réclamé à grands cris ce document», poursuit Marcel Leroux, qui précise que la FSE a toujours été très sceptique devant la démarche du ministère en matière d'évaluation des apprentissages. «À l'automne, on doit le lire, le digérer, l'approprier. Ça peut prendre du temps en effet.»


S'il est donc acquis que les échelons ne serviront pas cette année, même si la réforme est en marche dans les deux premiers cycles du primaire, ce n'est sans doute qu'à l'automne prochain que les enseignants pourront mettre le nez dans cette nouvelle manière d'observer leurs petits, alors que le MEQ promet une formation. «Il y aura de la formation à l'automne pour permettre aux profs de bien s'approprier ces échelles», promet M. Bisaillon.


Cet outil doit servir à «détecter d'éventuels retards dans le développement d'une compétence chez un élève et à décider de l'ajustement des interventions pédagogiques», précise-t-on dans le document. Il pourra ultimement «aider l'enseignant à compléter les bulletins», en donnant des indices sur le progrès de l'élève, avec ou sans difficulté.


Si les échelons ne sont pas conçus pour être transmis aux parents, ils peuvent cependant faciliter les échanges parents-enseignants, ajoute-t-on dans le document. «Après avoir déterminé le niveau de compétence de l'élève, l'enseignant pourrait indiquer, selon la forme de bulletin adoptée par l'école, si l'élève progresse avec facilité ou avec difficulté, par exemple.»