Pour rallumer la flamme - Victor Hugo à la rescousse des décrocheurs

L'école ne les branchait pas tellement. Pour tout dire, certains avaient un penchant un peu trop fort pour l'école... buissonnière. Mais Victor Hugo et un Notre-Dame de Paris revisité leur a permis de rallumer la flamme, d'afficher des taux d'assiduité spectaculaires et peut-être bien de rendre l'école tout simplement signifiante.

La lutte au décrochage scolaire présente ici un visage des plus concrets. Derrière ces maquillages, ces costumes élaborés dignes de productions à la Plamondon et à la Cocciante, combien de frimousses associaient l'école à une entreprise sans aucun sens? «Avec le projet À l'ombre des tours, l'école a cessé d'être anonyme pour eux», explique Anne-Marie Ouellette, enseignante de l'école secondaire Notre-Dame-du-Sourire, à Verdun.


Qui sont-ils? Une centaine d'élèves de 12, 13 et 14 ans. «Disons qu'ils n'avaient pas tellement d'intérêt pour l'école», poursuit Anne-Marie, qui enseigne le français en première secondaire. Le spectre du décrochage scolaire, contre lequel on lutte dans les premières années du secondaire, plane autour d'eux. Mais il ne faut pas l'évoquer trop rudement, ni devant les jeunes, pour ne pas les décourager. «Attention à la manière de les présenter», dit Anne-Marie.


Si le décrochage scolaire rime souvent avec désintérêt pour l'école, la flamme chez ces élèves a brillé toute l'année. Et c'est Victor Hugo, le Musée des beaux-arts de Montréal et le Théâtre Denise-Pelletier qui ont soudainement donné un sens à l'école à travers un projet interdisciplinaire intitulé «À l'ombre des tours».





Absentéisme en chute libre


Depuis septembre qu'ils s'y affairent, mais c'était cette semaine l'aboutissement de cette comédie musicale de grande envergure — budget: 30 000 $! — présentée au cégep André-Laurendeau devant parents, amis et élèves du primaire.


«Ce qui est absolument remarquable, c'est le taux d'absentéisme qui s'est presque effacé», explique Anne-Marie, qui affirme avoir trouvé un sens particulier à son travail d'enseignante cette année. «La motivation scolaire était tellement évidente: même lors des jours de congé, les élèves voulaient venir travailler sur le projet», ajoute Natalie Claivaz, qui enseigne le français et la géographie aux élèves de deuxième secondaire.


«C'est sur le plan affectif que le projet a le plus laissé de traces», précise Natalie, qui a eu l'idée avec sa collègue d'une «petite» pièce de théâtre pour rallier les jeunes autour d'un projet. «Sur le plan de l'estime de soi, je pense que les progrès sont immenses.»


À travers les cours de français, d'histoire et d'arts, les jeunes ont travaillé sans relâche, et selon leurs intérêts personnels, autour de ce projet particulier. On leur avait confié des défis de taille: réécrire à leur manière les deux derniers tableaux de la finale et intégrer les événements du 11 septembre à la pièce de Victor Hugo, tout cela autour du thème de la «tolérance face à la différence».





Victor Hugo, full cool


Pour arriver à tenir une pièce une heure et demie, avec musique, chorégraphies, chants, décors, éclairages, costumes et publicité, les artistes en herbe ont démarré du texte de Victor Hugo, soudainement devenu «full cool». «Ils ont lu du Hugo, ce n'est quand même pas banal», affirme Anne-Marie avec une fierté mal dissimulée. Ils sont allés voir la pièce Les Trois Mousquetaires au Théâtre Denise-Pelletier, ont fureté dans les coulisses après et ont rencontré les comédiens. «C'est là que certains ont vu qu'ils voulaient être sur la scène, et que d'autres ont réalisé qu'ils aimaient mieux travailler dans l'ombre», souffle Natalie.


Pour coller à la réalité de ce qu'ils devaient décrire, on leur a demandé de faire un petit saut du côté des salles médiévales du Musée des beaux-arts de Montréal. «Pour certains, c'était une première... » Ceux qui préféraient ne pas être sous les projecteurs ont appris à «tripper» dans les sphères du son et de l'éclairage. D'autres ont plongé plutôt en graphisme, appelés à concevoir l'affiche de promotion du spectacle. Certains ont conçu une émission radiophonique pour publiciser le spectacle, d'autres ont fait la tournée des classes du primaire pour vanter leur bonne nouvelle.


«Ça les a ouverts à tellement de choses», explique Nathalie qui, avec son acolyte Anne-Marie, a déjà l'idée d'un autre projet pour l'an prochain. «L'objectif était d'enlever les frontières qu'ils s'imposent, de leur faire voir qu'ils ont droit à de grands projets.»


Ils ont retravaillé le texte de M. Hugo et se sont plongés dans la réécriture des deux derniers tableaux, choisissant une fin à leur image — ils auraient à ce propos souhaité un peu plus de sang dans la finale mais ont finalement choisi d'épargner Esmeralda: la belle n'a pas succombé au coup de poignard du sympathique curé Frollo, le médaillon qu'elle portait au cou ayant dévié la lame du poignard... Fiou!


«Quand on leur a demandé de récrire les deux derniers tableaux, ils nous sont arrivés avec des textes tellement beaux, je ne pouvais pas le croire», raconte Anne-Marie. La cour des Miracles conçue en décors par les jeunes eux-mêmes, Frollo l'archidiacre, Phoebus le capitaine, Esmeralda la belle bohémienne, Quasimodo le bossu, tous étaient sur scène cette semaine, micro au cou, équipés tels des professionnels, dans une «vraie» salle de spectacle, devant un «vrai» public.


«Ils sont entrés ici [à la salle Jean-Grimaldi du cégep André-Laurendeau, louée pour l'occasion] cette semaine pour les répétitions, et quand ils ont vu la salle, ils n'en sont pas revenus, explique Nathalie. Ils ont dit: "Wow! C'est donc ben beau, ici! On est rendus ici, nous?" Juste pour qu'ils en viennent à penser ça, ça valait la peine.»


Les travaux sur le décrochage scolaire n'ont de cesse de le répéter: si l'école est ennuyeuse et ne réussit pas à donner un sens à ce qu'elle offre aux jeunes, il suffit de bien peu pour qu'un pourcentage d'élèves fragilisés par d'autres facteurs — personnels, familiaux, etc. — ne décident soudainement que ce n'est pas ici leur place.





À l'ombre des tours... du WTC


Côté réflexion philosophique, les méninges ont aussi été mises à contribution. Dans la foulée de la tragédie du 11 septembre dernier, les élèves ont marié la pensée de Hugo à la leur, autour du fil conducteur de la tolérance... Amorçant le spectacle avec une présentation Power Point qui reprenait des images de destruction de tours à travers les époques, les jeunes ont terminé avec la démolition d'une des tours de la cathédrale et une chanson sur la tolérance, composée en partie par les plus petits du primaire.


L'un des buts visés par ce projet était aussi de rapprocher les finissants du primaire (5e et 6e années) des débutants du secondaire (1re et 2e). Les 800 jeunes de 5e et 6e années issus de sept écoles des environs étaient béats d'admiration mercredi devant l'oeuvre des grands.


«Bientôt, ils seront les grands. Souvent, quand on termine le primaire, le secondaire fait peur», explique Natalie. En conviant les jeunes du primaire à suivre l'évolution du projet — on leur a même demandé de confectionner des bannières de type médiéval en prévision du spectacle —, l'idée était d'illustrer de façon peu banale les projets enlevants du secondaire.


Il fallait les voir cette semaine, au terme de leur numéro, fiers de leur succès évident, prêts à reprendre le soir même, à goûter d'autres ovations. Il fallait entendre aussi les enseignantes, disposées à recommencer tant elles ont compris l'importance de ce geste. «Je suis fatiguée, mais pas éteinte», raconte Anne-Marie. «Je me suis rapprochée de mes élèves comme jamais», ajoute Natalie.