L'école de toutes les batailles - Au rythme des hauts et des bas d'une réforme

Une chercheure témoigne: «On nous répète qu'on est une référence au Canada. On nous dit aussi qu'il existe au sein de notre système d'éducation un dynamisme porté par un projet de société. Nous sommes l'envie du monde. Notre système d'éducation public doit être amélioré, certes, mais il faut reconnaître que c'est un des meilleurs systèmes scolaires au monde où l'on retrouve un des plus forts taux de réussite.» Qui des spécialistes ou des politiciens a raison?

À l'entendre, Claire Lapointe, professeure titulaire en administration scolaire à l'université Laval et directrice du Centre de recherche et d'intervention sur la réussite scolaire, apparaît comme une enthousiaste. Elle voit ainsi comme un modèle ce système scolaire québécois, qui vit pourtant depuis près de 10 ans au rythme des hauts et des bas d'une réforme, et dont les derniers soubresauts ont touché aussi un monde universitaire où même l'université McGill, toujours en tête de liste des classements mondiaux, se fait retenir ses subventions québécoises pour manque de gestion rigoureuse. Or, au même moment, les écoles sont aux prises avec la bataille des bulletins (à lettres, à chiffres ou en pourcentage) et vivent aux premiers niveaux d'enseignement un temps où la pédagogie doit proposer une nouvelle approche, celle d'une formation de nature individuelle vers une formule participative.

Et ce n'est pas tout. On raconte comment les nouveaux maîtres démissionnent en grand nombre, après n'avoir été à l'oeuvre souvent que sur une courte période en nombre d'années, si bien qu'il semble aujourd'hui, selon ce que certains rapportent, qu'il suffise de déposer quelque part une demande d'emploi pour se retrouver du jour au lendemain enseignant, voire titulaire, d'une classe au niveau secondaire, et ce indépendamment de la formation reçue.

Réussites

D'autre part, il semble que Claire Lapointe ait raison. Lors des derniers grand concours internationaux portant sur la capacité de lire ou d'opérer dans le champ mathématique, le Canada, dont le Québec fait partie et est une des provinces de haut niveau en ces matières, bref, dans ces compétitions, le Canada se classe, au pis, quatrième au monde, ne cédant en éclat qu'à la Finlande. Quelconque pays qui afficherait un tel bilan, que ce soit la France ou les États-Unis, verrait un George W. Bush ou un Nicolas Sarkozy plastronner. Ici, tout le contraire.

Les problèmes déficitaires rencontrés par l'UQAM ont aussi fait couler plus d'encre, généré plus de décibels qu'une autre somme quatre fois plus élevée à ce jour, celle des pertes encourues par notre très remarquable Caisse des dépôts: la politique du risque ne serait-elle acceptable que par des organismes financiers?

Il serait donc ainsi possible de mettre facilement de côté le fait que les institutions déficitaires (et la grogne règne à l'Université de Montréal où le syndicat des professeurs voit d'un mauvais oeil le projet d'agrandissement prévu pour la cour de triage d'Outremont) ont pourtant été bien utiles avec leurs multiples programmes d'aménagement quand il a été question d'«aider» un secteur de la construction abandonné par les grands projets, voire par les promoteurs immobiliers. On oublie ainsi que toutes ces constructions sont autant d'actifs, financiers d'abord, mais aussi urbains. Qui voudrait retrouver le «trou» qu'a rempli

le pavillon des sciences de l'UQAM? Sûrement pas les promoteurs immobiliers qui ne cessent de construire des tours de 9, 18, 32 ou 34 étages dans le secteur. Ni la Place des Arts qui retrouverait alors la future salle de l'Orchestre symphonique accolée à un terrain vague.

Finances

En ces temps actuels où tout est affaire de finance, il ne faudrait cependant pas oublier que de petites économies peuvent mettre à mal l'avenir de cette jeunesse pour qui l'on déclare vouloir grand bien, et à qui on ne veut imposer nul endettement public, quitte à ce que cha-

cun soit individuellement obligé de le faire quand vient le temps d'acquitter la facture reçue pour cause d'enseignement universitaire.

Et là une autre grogne. L'automne s'est passé sans que le système bloque: quelques jours de grève et ouste!, à cette année prochaine que les diverses ASSE (les syndicats plus radicaux du monde collégial) souhaitent plus tumultueuses. Le printemps sera-t-il «chaud»? Sans doute pas, la majorité semblant trouver prioritaire l'obtention accélérée de diplômes, quitte à remettre à plus tard toute lutte portée par un débat sur la justice sociale.

Comme en retour, le gouvernement québécois actuel promet de remettre en état physique acceptable le réseau scolaire: les 30 milliards d'investissement annoncés pour la rénovation et l'entretien des infrastructures (tiens! on a des sous) ne seront-ils pas en partie consacrés aux écoles et autres lieux d'enseignement?

Prévoir

Le débat dans le monde scolaire est donc sorti en apparence de l'univers pédagogique. Pour sûr que les syndicats demandent des accommodements (qu'ils jugent raisonnables) pour leurs membres, mais du côté des experts du secteur, tout irait pour le mieux.

Si Claire Lapointe, notre enthousiaste, est de cet avis, l'est aussi André Dolbec, professeur au département des sciences de l'éducation de l'Université du Québec en Outaouais, qui temporise par rapport aux débats qui agitent le milieu, secouent les parents et excitent les hommes et femmes politiques. «Ça peut prendre jusqu'à 20 ans pour changer le système, informe-t-il. Dans ce cas-ci, c'est une réforme majeure, mais je demeure convaincu que nous mettons en place de bonnes idées.»

La réforme serait-elle finalement acceptée, un ministère comme le Conseil du trésor cesserait-il de tergiverser, ayant alors prouvé que le réseau est sous contrôle, qu'il suffirait d'une autre élection, d'un autre parti au pouvoir pour poursuivre ailleurs, sur un autre terrain glissant, la saga du monde de l'éducation? Il s'est écoulé en effet un certain temps sans qu'aucune proposition n'ait été déposée où il aurait été question de l'avenir des commissions scolaires ou de la mise à mort des cégeps.

S'il y a donc permanence de l'éducation dans la société québécoise, c'est dans le fait que ce secteur est toujours source de débats. En cela, dans le monde occidental, le Québec n'est pas une société distincte.

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