Collèges en région - Des cégeps courtisent une clientèle jusque dans l'Île-de-la-Réunion tout comme en Afrique

Nombreux sont les cégeps situés dans l'Est du Québec. Cinq d'entre eux ont été conviés par Le Devoir à faire le point sur leur situation. Et s'il est une chose que ces collèges ont en commun, c'est le fait de demeurer vigilants. Regard sur un réseau qui fait des pieds et des mains pour garder la tête hors de l'eau.

Le Collège de la Gaspésie-Les-Îles est un établissement au pied d'argile, ses coffres ne débordent pas et certains de ses programmes sont tenus à bout de bras, sinon par des ficelles prêtes à lâcher au moindre séisme financier. En mode survie, ce collège? Son directeur général, Roland Auger, ne le dira pas explicitement en entrevue, mais il le laisse drôlement entendre en sourdine.

Réputé pour tenir des propos modérés, Roland Auger a cette fois-ci mis le poing sur la table, trahissant un ras-le-bol longtemps refoulé. «Ce qu'on vit présentement, c'est une chronique de défis majeurs annoncés! Je ne vous apprends rien en vous disant que notre clientèle est en baisse. Par contre, on tente depuis plusieurs années de ralentir cette décroissance en intensifiant nos efforts de recrutement à l'étranger».

Ces efforts de recrutement semblent porter leurs fruits: une cinquantaine d'étudiants en provenance de l'Île-de-la-Réunion et 38 venant d'Amérique du Sud, de France et d'Europe de l'Est fréquentent cet établissement qui dispense 19 programmes, dont une technique en tourisme d'aventure. Ce collège compte 1094 élèves repartis à travers quatre campus, soit à Gaspé (campus principal), à Carleton, aux Îles-de-la-Madeleine et à l'École des pêches et de l'aquaculture du Québec, située à Grande-Rivière.

Exclusivité demandée

Roland Auger a aussi tenu à rendre hommage à son équipe d'enseignants, «une équipe engagée et qui travaille fort». Maintenant, sur le plan des colonnes comptables, «il faut obligatoirement et absolument — souligné en gras trois fois! — que le gouvernement du Québec accepte de nous accorder des exclusivités sur le plan de la formation». C'est-à-dire? «Il faut réinventer nos façons de faire en matière d'éducation. On ne peut pas se laisser [mourir] à petit feu, nos classes sont de plus en plus vides, alors qu'au même moment le gouvernement nous indique que rendu à huit élèves, par exemple, il faut fermer un programme. Ça c'est dramatique!». On a beau lui rappeler que son DEC en tourisme d'aventure est exclusif, rien n'y fait. «Ce n'est pas assez. Ça nous prend une marge de manoeuvre pour offrir de nouveaux produits», rétorque-t-il.

Une majoration substantielle du financement public ou une refondation complète du système d'éducation collégial? «Les deux en fait. Notre collège est en déficit et en redressement continuel. On est à la limite. Par exemple, quand on décide d'investir dans un nouveau programme en attestation d'études collégiales, on n'a pas le moindre sou. On se tourne alors vers le ministère de l'Éducation qui nous dit que la somme de 60 000 $ qui nous est accordée dans le cadre d'une telle démarche fait que cette formation devient, de fait, une propriété collective du réseau collégial. Alors que si nous avions un fonds de développement, on n'aurait pas à cogner à la porte du ministère et la propriété intellectuelle de ce programme nous appartiendrait. Et comme on est pauvre, on finit par se déshabiller sur la place publique.»

Carleton

«Innover ou mourir!», lance gaiement de son côté Daniel Labillois, enseignant au campus de Carleton au programme de Technique de comptabilité et de gestion. D'humeur manifestement plus olé olé que son patron ce jour-là, Daniel Labillois ajoute que le métier d'enseignant en région est «le plus beau métier du monde. L'engagement de notre équipe de professeurs à Carleton est très ancré dans le développement social et économique de notre milieu».

Il en veut pour preuve son programme de DEC qui se donne sur une période de deux ans au lieu de trois, un fait unique au Québec. «Nous avons mis sur pied, ici à Carleton, dans le cadre de ce programme, une entreprise sans but lucratif, appelée Chez Frédéric, qui sert de laboratoire à nos étudiants. Voilà un virage pédagogique et concret.»

Bas-Saint-Laurent

Plus à l'ouest, Raymond Giguère, directeur général du Cégep de Rimouski, appuie sans réserve son collègue Roland Auger dans sa démarche d'obtention de programmes exclusifs. «Le Collège de la Gaspésie aurait besoin d'exclusivité vu sa situation difficile. Ce serait en effet une porte d'avenir. Dans notre cas, on n'est pas en mode survie, mais je vous dirais par contre que ce qui nous préoccupe grandement, c'est la baisse anticipée de la clientèle étudiante au cours des prochaines années. C'est un fait aussi pour l'ensemble du réseau collégial.»

L'établissement de

M. Giguère regroupe trois composantes d'enseignement, le campus de Rimouski, l'Institut maritime du Québec et le Centre matapédien d'études collégiales. Ce dernier étant situé à Amqui et cogéré avec le Cégep de Matane. Le Collège de Rimouski dispense 26 programmes à quelque 3000 élèves.

Et la baisse de la clientèle, reprend M. Giguère, est un phénomène qu'il faut prendre à bras-le-corps, rejoignant ainsi l'idée de refondation du système d'éducation collégial proposé par Roland Auger, mais cette fois, dans une perspective économique à l'échelle régionale. «Il faudra penser différemment. Si on maintient le statu quo à la lumière des baisses d'inscriptions prévues dès l'année 2010, on va perdre en région. Écoutez, une baisse de diplômés dans nos programmes techniques, par exemple, signifie pour nos acteurs économiques de la région une accessibilité moindre à une main-d'oeuvre qualifiée.»

Et le fait de s'adapter à cette réalité, qui conduirait inéluctablement à revoir les programmes, concerne particulièrement le corps enseignant de ce collège, juge Jacqueline Chenard, professeure de français et de littérature. «Il nous faut, à titre de professeurs, maintenir la qualité de l'enseignement dans le cadre de l'ajustement nécessaire des programmes, et ce, dans l'optique d'une baisse de clientèle afin de répondre à la demande des employeurs.» Parmi les solutions envisagées, dit-elle, il y a le jumelage des niveaux ou encore «la possibilité pour un élève de commencer un programme au Cégep de Rivière-du-Loup et de le terminer à Rimouski. Bon, c'est un exemple fictif. C'est intéressant et inquiétant à la fois».

Matane

Au Cégep de Matane ça va plutôt bien, même «très bien», fait valoir Emery Beland, son directeur général. «Écoutez, selon les statistiques, on prévoyait une fréquentation qui tournerait aux alentours de 470 élèves pour cette année. Or, nous voici aujourd'hui avec 660 étudiants dans nos classes, ce qui ne comprend pas nos quelque 60 étudiants qui étudient au Centre matapédien d'études collégiales.»

Comment expliquer une telle fréquentation en région? «On a fait preuve de vision, on s'est retroussé les manches, et, surtout, on a vu venir le train», dit-il. D'aussi bonnes nouvelles au Collège de Matane, où 115 professeurs enseignent 13 programmes, ne sont pas étrangères à des décisions mûrement réfléchies et ciblées. «En clair, on a misé sur nos forces que sont la photographie, l'intégration multimédia, l'animation 3D synthèse d'image ainsi que sur notre technique d'urbanisme. D'ailleurs, on s'est associé avec Ubisoft en matière de jeu vidéo. Cette collaboration nous permet de tourner à plein régime.»

Deuxièmement, sur le plan de la photographie, le Collège de Matane est passé de l'argentique (pellicule traditionnelle) au mode numérique bien avant la lettre. «Nous avons fait ce virage bien avant que le ministère de l'Éducation nous alloue des sommes. Cette décision nous a permis de maintenir nos cohortes à des niveaux acceptables.»

Troisièmement, les programmes du collège ont été examinés un à un et de très près par le personnel «pour les rendre encore plus attrayants». Plus encore, «nous avons, insiste M. Beland, élaboré un plan stratégique nous-mêmes — on ne l'a pas fait faire par une firme externe! — où tous les enjeux ont été abordés, tant nos forces que nos faiblesses. Et je pense que nous sommes les seuls à avoir présenté un tel plan au ministère de l'Éducation qui a reçu l'appui de l'ensemble de notre personnel.»

Baie-Comeau

De l'autre côté de la rive laurentienne, le Cégep de Baie-Comeau est directement concerné par l'exode des jeunes et des moins jeunes qui sévit sur la Côte-Nord depuis de nombreuses années. La fréquentation de ce collège est passée de 617 élèves l'année dernière à 589 élèves cette année. Un défi de taille qui force la direction à faire preuve de vigilance. Dans ce contexte, explique Danielle Delorme, la directrice générale de ce collège qui dispense 12 programmes, «on se doit de travailler très fort avec le milieu, et on le fait, afin de favoriser la rétention des jeunes. Pour ce faire, on doit offrir des programmes qui répondent à leurs besoins pour qu'en bout de ligne, ils puissent travailler sur la Côte-Nord». Cette tâche est d'autant plus lourde à porter, dit-elle, qu'il n'existe pas d'établissement universitaire sur la Côte-Nord.

Si la réussite scolaire est à l'ordre du jour pour Roger Bouchard, directeur des études, il n'en demeure pas moins que le recrutement des enseignants est un enjeu qu'il prend également très au sérieux. «Chaque fois qu'on doit recruter un enseignant, il faut faire en sorte de lui offrir quelque chose d'intéressant. Car on ne peut pas, comme les collèges situés dans les grands centres, offrir une charge de cours de seulement trois heures ou un remplacement d'une journée par semaine.» Les distances étant ce qu'elles sont...

Charles Blais, président du syndicat du personnel enseignant, a notamment abordé pour sa part la sempiternelle question du financement.

«Voilà plusieurs années qu'on le dit, on est sous-financé. Et c'est encore plus criant comme enjeu pour nous, à titre de petit collège. On tente de faire du mieux qu'on peut, dans la mesure de nos moyens et dans les conditions qu'on a. Et je dois vous dire qu'on réussit assez bien, et même très bien.» Reprenant la balle au bond en fin d'entrevue, Mme Delorme rappelle que le déficit cumulé de son collège s'établit à 2,6 millions de dollars.

La vigilance est de mise? «Oui, il faut vraiment voir à ses affaires», note-t-elle.

Collaborateur du Devoir

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