Les profs de l'UQAM enseignent deux fois moins que prévu

Les professeurs de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) enseignent deux fois moins que ce que prévoit leur convention collective, ce qui force l'établissement à offrir plus de 500 charges de cours supplémentaires et fait ainsi pression sur les finances.

Aussi, année après année, le nombre plancher d'étudiants devant être inscrits pour chaque cours afin d'en assurer la rentabilité n'est pas respecté. S'ajoute à cela une baisse générale d'environ 1 % des inscriptions d'étudiants depuis l'automne dernier.

Ces faits sont consignés dans le rapport préliminaire présenté par la firme d'experts comptables PriceWaterHouseCoopers au conseil d'administration de l'UQAM au début de décembre. Par la suite, le document a été transmis à l'assemblée des gouverneurs du réseau de l'Université du Québec ainsi qu'au ministère de l'Éducation. Des représentants de PriceWaterHouseCoopers ont également rencontré les différentes instances syndicales afin d'exposer leurs différents constats.

Cette situation apparaît d'autant plus problématique que l'UQAM tente de se sortir d'un bourbier immobilier et financier de plusieurs centaines de millions de dollars. Le dérapage faisant suite à l'aventure immobilière du Complexe des sciences et de l'îlot Voyageur représentera un endettement d'un demi-milliard de dollars en 2012 si rien n'est fait.

La direction de l'UQAM a refusé hier de faire des commentaires, se bornant à rappeler que ce document de travail servira de base aux échanges avec le ministère en vue d'établir un plan de redressement. L'entrée en fonction du nouveau recteur Claude Corbo lundi prochain a retardé la mise en place d'un tel plan. À l'origine, Michelle Courchesne, ministre de l'Éducation, avait sommé l'UQAM de présenter un plan de redressement pour juin. Insatisfaite de la proposition qui lui a été soumise, elle a repoussé l'échéance au 30 novembre puis à janvier, laissant ainsi au nouveau recteur le loisir de mettre la main à la pâte.

Le rapport de PriceWaterHouseCoopers soumet des hypothèses pour que l'UQAM s'extirpe de la crise dans laquelle elle est plongée. «Nous avons des pistes de solutions qui ont été remises par les consultants de l'UQAM. Certaines seront approfondies», expliquait au Devoir la ministre Courchesne en décembre dernier sans donner plus de détails.

Les compressions attendues, les changements dans les façons de faire et la révision complète des processus de gestion pourraient concerner le travail des professeurs. Sans exiger d'effort extraordinaire, l'UQAM pourrait être appelée à appliquer à la lettre la convention collective existante.

Selon les termes du contrat, la charge de travail annuelle des professeurs comprend «l'enseignement de quatre (4) activités de trois (3) crédits chacune». Or, la direction de l'UQAM estime que la réalité serait plutôt de 2,8 cours par professeur. Mais l'analyse pointue de PriceWaterHouseCoopers démontre plutôt que les professeurs ne donnent pas plus de deux cours par année.

Le «modèle uqamien» de gestion explique en grande partie cette situation. Les professeurs bénéficient de larges pouvoirs dans les structures administratives de l'établissement, ce qui comporte des responsabilités bureaucratiques. Ainsi, les professeurs sont libérés de leurs obligations d'enseignement (dégrèvement) pour assumer leurs différents rôles administratifs. Mais la gestion collégiale a un coût, ont souligné les experts comptables.

Ces derniers ont également mis en exergue le fait qu'un minimum de 41 étudiants doivent suivre un cours pour que ce dernier ne soit pas déficitaire. Or, la moyenne réelle d'étudiants serait plutôt de 38. Chaque point de différence équivaudrait à l'ouverture de 180 charges de cours. Selon cette logique comptable, il y aurait donc 540 charges de cours supplémentaires que devraient assumer les professeurs.

Le contrat de travail de ces derniers est échu depuis le printemps dernier. Le Syndicat des professeurs (SPUQ) a déposé ses demandes pour le renouvellement de la convention, dont l'augmentation du nombre de professeurs et une hausse salariale de 11,6 % sur trois ans (5,6 % au 1er juin 2007 et 3 % pour les deux années suivantes).

Des négociations devraient être entamées sous peu dans le contexte difficile des déboires de l'UQAM. L'arrivée de Claude Corbo pourrait également apporter un certain éclairage. Déjà, lorsqu'il avait posé sa candidature, M. Corbo avait présenté un plan d'action comprenant la révision des activités, tant académiques qu'administratives, des manières de faire, des structures d'organisation, des conditions et modes d'organisation du travail.

De plus, M. Corbo avait clairement exprimé sa volonté de demander aux syndicats et associations «de négocier de bonne foi et avec imagination la contribution des membres du personnel qu'ils représentent à la reconquête de la santé financière de l'UQAM».

En avril dernier, Le Devoir révélait l'ampleur du problème dans lequel s'enlisait l'UQAM: l'îlot Voyageur venait s'ajouter au Complexe des sciences. Alertée, la ministre Courchesne a immédiatement demandé au vérificateur général d'enquêter sur le dossier.

Un premier rapport a été déposé en novembre dernier concernant les impacts des pertes sur la situation financière de l'université. Dans l'état actuel de ses finances, l'UQAM est incapable d'assumer ses obligations par rapport aux deux projets immobiliers. Le Complexe des sciences et l'îlot Voyageur ont conduit l'UQAM «sur le bord de la faillite, au sens de mettre en péril sa mission d'enseignement et de recherche», a alors indiqué le vérificateur général. Le risque n'est toujours pas écarté.

Le vérificateur général doit déposer un second rapport le printemps prochain afin d'établir les principaux facteurs qui ont conduit l'UQAM dans un tel gouffre. Mais déjà, certains éléments de réponse ont été fournis par la firme KPMG concernant le Complexe des sciences. Ce projet a été entaché par une double comptabilité. Les membres du conseil d'administration recevaient des chiffres tronqués, l'état véritable des choses n'étant connu que de quelques dirigeants seulement. La même situation s'est produite pour l'îlot Voyageur.

Le projet de l'îlot Voyageur a été ficelé en partenariat avec le promoteur privé Busac. Le gouvernement essaie de se défaire des liens contractuels ou du moins d'en revoir les termes alors qu'il a annoncé qu'il prenait à sa charge l'îlot Voyageur et ses répercussions financières. Il n'est toutefois pas question d'en faire autant pour le Complexe des sciences.

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