Portrait - HEC Montréal, à l'école du monde

Michel Patry est depuis l’année dernière le dixième directeur dans l’histoire de HEC Montréal.
Photo: Pascal Ratthé Michel Patry est depuis l’année dernière le dixième directeur dans l’histoire de HEC Montréal.

Le phénomène de la mondialisation est une réalité de tous les jours à l'École des hautes études commerciales de Montréal. Sur les 12 000 étudiants qui la fréquentent cette année, 30 % sont d'origine étrangère. Sur 100 embauches de professeurs depuis 10 ans, 50 % sont des étrangers. On retrouve de ses diplômés dans 60 pays. L'école a des partenariats pour des échanges d'étudiants avec 82 universités. Mais, surtout, HEC Montréal est engagée dans une lutte féroce pour retenir ou attirer de nouvelles compétences afin d'aider les entreprises d'ici à mieux comprendre la mondialisation et leur proposer des façons de sortir gagnantes de gigantesques changements déjà observés et qui pourraient même s'intensifier au cours des prochaines années.

Avec «une force de frappe» de 250 professeurs qui sont parmi les plus compétitifs dans leur domaine respectif, HEC Montréal joue un rôle social des plus importants dans le contexte économique mondial de changements extrêmement rapides depuis le début de ce siècle, affirme Michel Patry, économiste, professeur, qui depuis l'an passé est le 10e directeur dans l'histoire centenaire de cet établissement. Il n'hésite pas à parler de l'urgence d'agir. Au chapitre de la productivité, le Canada occupait la troisième place parmi les pays de l'OCDE en 1960; en 1965,

il avait dégringolé au 17e rang. L'économie québécoise se traîne derrière celles du Canada, de l'Ontario et des États-Unis par environ 5 %, 10 % et 16 %. Il suffit de penser aux reculs importants de l'industrie manufacturière depuis quelques années pour comprendre que ces statistiques n'ont rien d'exagéré.

L'obligation d'innover

Pour M. Patry, la solution se trouve dans l'innovation, mais pour innover il faut d'abord franchir certaines étapes. «D'abord, celle de décoder cet environnement turbulent et de procéder à un bilan rigoureux des facteurs expliquant notre retard et nos faiblesses sur les plans de la productivité et de l'innovation. Avec ses ressources et sa puissance d'analyse, l'École se trouve dans une position privilégiée pour effectuer ce bilan sociétal, urgent.»

Il y a les écarts de productivité, mais il y a aussi l'appréciation très rapide du taux de change. «Il nous appartient un peu de voir ce qui peut être corrigé ou pas. Il faut créer des organismes de recherche pour évaluer si les solutions passent par la fiscalité ou par d'autres moyens. Il faut améliorer notre capacité de transfert et la mettre dans l'espace public. Nous avons la responsabilité de transférer dans la communauté les choses qu'on voit», explique le directeur. HEC Montréal entretient déjà un dialogue avec plusieurs partenaires, mais elle doit aller aussi vers les entreprises et leur demander de l'aider, afin qu'elle puisse ensuite leur fournir des informations.

Évidemment, comme tous les établissements universitaires, HEC Montréal, dont le budget de fonctionnement est de 100 millions par année, réussit à maintenir l'équilibre ou presque, puisqu'il y a eu «un léger déficit» l'an passé. Elle n'a cependant aucun déficit accumulé. M. Patry considère que l'École est «très peu outillée d'un point de vue financier», puisqu'elle n'a aucun contrôle ni sur les subventions ni sur les droits de scolarité. Il souligne par ailleurs que les gens ont l'impression que les universitaires vivent «dans un environnement feutré», alors qu'en réalité il y a une concurrence féroce pour recruter les professeurs et chercheurs de pointe. Depuis 20 ans HEC Montréal est passée du statut de très bonne école régionale à celui d'un établissement international de première ligne, parmi les 20 ou 30 plus grandes écoles de gestion de la planète. Cela a pour conséquence qu'elle se retrouve, pour le recrutement des professeurs, sur les écrans radar de tous ses plus importants concurrents canadiens, américains et autres, lesquels offrent souvent des salaires nettement au-dessus des moyens financiers de l'établissement montréalais. Comme les professeurs sont devenus eux-mêmes très mobiles, il devient parfois impossible de les retenir. Cela fait partie également du phénomène de la mondialisation.

Mais on se débrouille quand même, poursuit le directeur, par exemple en déployant des chaires. L'École compte maintenant une cinquantaine de chaires et centres de recherche. Elle jouit en outre d'une certaine zone de confort, par exemple en ce qui concerne le coût et la qualité de la vie à Montréal. Il arrive aussi qu'un diplômé qui est allé faire carrière ailleurs revienne quelques années plus tard, après avoir formé une famille avec enfant, pour se rapprocher des grands-parents. Néanmoins, cette zone de confort demeure extrêmement fragile, reconnaît M. Patry. Cela le préoccupe parce que HEC a besoin de gens qui sont à la fine pointe des connaissances pour soutenir la recherche de pointe.

Le défi de former les nouveaux gestionnaires

Outre le défi de l'innovation, il y a celui de la formation des gestionnaires qui ont à composer avec une complexité grandissante de leur tâche au sein de leur organisation, en tenant compte de la gouvernance, de l'éthique, des aspects sociaux et environnementaux, en d'autres mots qui doivent former des gens capables de comprendre les mouvements d'ensemble et de s'y adapter. Plus spécifiquement, à Montréal dans les secteurs du savoir qui ont connu un épanouissement important, par exemple les jeux vidéo et les technologies de l'information, on trouve des gens très créatifs et très mobiles, qui sont en fait les actifs de ces entreprises et qui ne sont pas nécessairement intéressés au travail à heures fixes. Comment gérer ce capital humain? Voilà un défi de formation qui se pose de nos jours. Il faut trouver de nouvelles approches de programme, des approches transversales, comme on dit dans le langage des HEC.

Parmi les innovations récentes, il y a eu en 2005 l'offre d'un baccalauréat en administration des affaires trilingue, la troisième langue étant l'espagnol. On espérait au départ recruter 60 élèves; or on compte cette année trois groupes de 60 élèves. Les cours sont donnés chaque jour dans une langue différente. La moitié de ces étudiants sont québécois; l'autre moitié est majoritairement européenne, et ce sont souvent les enfants de cadres supérieurs de compagnies ou organismes internationaux installés à Montréal. L'an prochain, on fera une expérience en langue chinoise pour un cours réservé aux professeurs et aux étudiants du deuxième cycle et du MBA. Plus tôt cette année, HEC et l'université McGill ont annoncé la création d'un programme conjoint et bilingue pour les cadres supérieurs comptant de 10 à 15 ans d'expérience, lequel démarrera en septembre 2008. D'autres projets communs sont en discussion entre les deux établissements.

Les meilleurs ambassadeurs

Selon M. Patry, les meilleurs ambassadeurs de HEC Montréal sont ses anciens élèves qui travaillent à l'étranger. Dans les centres plus importants, il y a même des associations d'anciens, qui gardent le contact avec leur alma mater et vice versa. Chaque année, le directeur effectue des visites dans certaines villes majeures. À l'occasion de l'année du centenaire, la tournée prévoit des cocktails dînatoires payés en partie par HEC et en partie par les anciens sur place. En novembre, M. Patry se rendra à New York, puis en décembre il ira à Paris, à Lyon et à Bruxelles. Cette semaine, Jean-Marie Toulouse, le directeur précédent, était à Pékin et à Shanghai, en Chine, où HEC donne d'ailleurs des cours de formation depuis 25 ans. «Ces anciens élèves sont un peu nos antennes dans ces milieux», dit M. Patry. La plupart de ces anciens sont des Québécois. Le 20 novembre prochain, le directeur de HEC sera pour la première fois invité à ouvrir les transactions à la Bourse de Toronto, ville où se trouvent d'ailleurs plusieurs de ses anciens élèves, avec qui il y a aussi une réunion annuelle.

Pour souligner le centenaire, on a tenu cette année plusieurs activités à Montréal, dont la plus récente a eu lieu lundi dernier, avec l'inauguration d'une exposition rappelant les événements et les personnes qui ont marqué l'histoire de cet établissement. Cette exposition a d'ailleurs lieu au Centre d'archives de Montréal, situé dans le premier immeuble construit spécialement pour HEC, qui l'a habité de 1910 à 1970. HEC a ensuite déménagé sur l'avenue Decelles, dans le quartier Côte-des-Neiges, puis a inauguré un immeuble ultramoderne en 1996 sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine. Ces deux édifices sont déjà utilisés presque à pleine capacité et divers projets d'agrandissement sont sur la table.

Dès le début, le 14 mars 1907, HEC fut un établissement tout à fait à l'avant-garde. Comme les universités d'alors étaient confessionnelles, soit française et catholique, soit anglaise et protestante, le premier ministre Lomer Gouin, ne voulant pas créer deux HEC, a plutôt décidé de créer une école neutre, la première au Québec, ce qui n'a pas manqué de susciter de vives réactions. Le premier diplôme qu'elle a offert fut une licence ès sciences commerciales et maritimes, ce qui dénotait déjà une ouverture sur le commerce international, qui se faisait alors par bateau. C'était un premier pas vers la mondialisation.