Il était une fois... - La malédiction de l'Est

La Grande Bibliothèque.
Photo: Jacques Grenier La Grande Bibliothèque.

Les projets avortés, mal à propos ou malchanceux se succèdent dans l'est de Montréal depuis plus d'un siècle et demi. L'UQAM poursuit la longue et pénible tradition avec le chantier de l'îlot Voyageur, entaché par un fiasco financier.

Dans cette église, il y a encore et toujours quelque chose qui cloche. Saint-Jacques le Majeur, la première cathédrale catholique du diocèse de Montréal, érigée en 1825, fut incendiée et reconstruite à trois reprises, en 1852, 1858 et 1933. Il n'en reste plus que les façades, intégrées depuis le début des années 70 aux disgracieux pavillons des premiers temps de l'UQAM, entre les rues Saint-Denis et Berri.

Une construction brutaliste a donc finalement succédé aux brutales dévastations.

Les anathèmes et les déveines s'accumulent à l'ombre de ces vestiges néogothiques. Comme si une malédiction rôdait sur ce lieu central de Montréal. L'ombre de Rascar Capac, dirait un tintinophile. Les projets germent et meurent les uns après les autres. Quand ils voient le jour, c'est le plus souvent dans des conditions pénibles, avec des tuiles accumulées à la pelle. Sans oublier quelques catastrophes ruineuses, évidemment.

La litanie des échecs jette l'effroi. Le quartier, longtemps rêvé comme centre-ville francophone, a vu naître et mourir au moins trois plans d'aménagement monumentaux pendant la première moitié du XXe siècle: un projet hausmanien avant la Première Guerre mondiale; un modèle new-yorkais avant le krash; un troisième programme moderne dans les années 50.

Radio-Canada a reçu en don l'îlot Voyageur dans les années 30 pour y construire sa Grande Maison, finalement déplacée trois décennies plus tard en rasant une partie du Faubourg à mélasse. Après la crise, après une autre guerre, des promoteurs ont songé à implanter dans le quartier l'équivalent montréalais du Chicago Merchandise Mart, un immense centre de foires commerciales, timidement réalisé dans le Palais du commerce, là où se trouve la Grande Bibliothèque.

Cette institution elle-même joue de malchance en perdant régulièrement des plaques de verre. Même la place Émilie-Gamelin souffre du mal étrange. Quand Montréal se rêvait trop grande, autour de la Révolution tranquille, un promoteur ambitionnait d'y construire un gratte-ciel de plusieurs dizaines d'étages. Le second gouvernement de René Lévesque a fait mine d'y implanter un énième projet de salle pour l'OSM, reprenant lui-même une idée de 1948. Même les immeubles existants semblent lui tourner le dos, dont le pavillon Judith-Jasmin et la Place Dupuis.

La pénible tradition se poursuit avec le chantier de l'îlot Voyageur de l'UQAM. Le gouffre financier de l'université, frisant les 300 millions de dollars, ébranle le projet visant la construction d'une nouvelle gare d'autocars, de résidences pour étudiants, d'un pavillon, d'une bibliothèque des sciences juridiques et d'une tour à bureaux.

Et vogue la galère...

«Ce site a un karma absolument épouvantable», confie Jacques Lachapelle, professeur de l'École d'architecture de l'Université de Montréal. La confidence synthétique arrive en toute fin d'une entrevue téléphonique et ne juge aucunement de la qualité, ni même de l'état du chantier uqamien. Le professeur note la persistance obstinée des difficultés, un point c'est tout.

Saint Jacques le Majeur comme son grand patron savent que ce spécialiste s'y connaît. Historien de l'architecture, il a documenté les tentatives de développement du secteur dans une étude préparée pour le consortium en train de réaliser le nouveau projet universitaire, dont la firme de gestion immobilière Busac et les cabinets Aedifica et TPL architectes.

Le document s'intitule très franchement Espoirs et déceptions. «Ce titre peut être cynique dans le contexte actuel et il faut éviter cette attitude si l'on croit que ce quartier mérite de continuer d'être valorisé à partir de ses acquis actuels (UQAM, Grande Bibliothèque, place Émilie-Gamelin), commente le professeur Lachapelle dans un courriel subséquent. Quand on regarde l'histoire, tant les espoirs que les aspirations déçues conduisent à la même conclusion: on veut que ce secteur trouve son identité comme noyau central dans l'Est. Si on croit toujours que c'est important, il faut que le projet soit structurant, de qualité, et sans doute différent, c'est-à-dire avoir une vision contemporaine et adaptée de ce que doit être aujourd'hui un quartier central.»

L'architecte principal de la construction n'en pense pas moins. «Je trouve le titre quand même assez amusant», dit Michel Dubuc, président d'Aedifica, en sortant un exemplaire de l'étude de son sac à dos dans les bureaux de chantier du constructeur Pomerleau inc., installés provisoirement en face du chantier, rue Ontario. «C'est un site qui a connu de grands projets. Ils sont tous tombés les uns après les autres. C'est intéressant, non? Nous-mêmes, nous nous sommes demandé si le site n'était pas soumis à un mauvais sort.»

Déceptions et espoirs

Son auteur précise la nature de l'analyse de 2005 (rebaptisée Un "rêve" peut-il être patrimonial, pour un article savant à paraître en 2007): «Ce n'est pas une analyse du dernier projet, mais bien une étude rappelant comment différents intervenants, au fil du temps, ont essayé de donner au quartier un rôle central. Je m'en suis tenu à ça avec la conclusion que ce lieu doit être significatif. J'irais même jusqu'à dire que le rêve peut être un peu plus grand que ce qui existe déjà. Ce n'est pas obligé d'être une architecture contextuelle comme on en fait tant à Montréal. La Grande Bibliothèque n'est pas contextuelle. La Place Ville-Marie n'existerait pas si on imitait toujours ce qui existe.»

L'étude parle bien de déceptions et d'espoirs, ceux placés très tôt par l'intelligentsia canadienne-française dans ce «noyau central» de la ville, bien visibles dans l'implantation des grandes familles (dont les Papineau), du complexe épiscopal, mais aussi de la gare et de l'hôtel Viger assez proches, du grand magasin Dupuis Frères (disparu après un siècle en 1978), de l'Université Laval, puis de l'Université de Montréal, de Polytechnique, des HEC, du carrefour des lignes principales de métro, et évidemment de la gare d'autobus, implantée là depuis plus d'un demi-siècle. Le réseau souterrain voit passer 11 millions de personnes par année tandis que la gare attire trois millions de voyageurs . «Les institutions ont fait de beaux efforts, dit encore le professeur Lachapelle, au cours d'un entretien téléphonique. Il y a eu longtemps l'espoir de faire de ce pôle francophone le pendant du pôle anglophone développé plus à l'ouest, demeuré le vrai centre-ville de Montréal. La Grande Bibliothèque est la contribution récente la plus intéressante du quartier. Elle poursuit sa vocation d'éducation. L'UQAM aussi est une héritière de cette identité francophone institutionnelle forte.»

Le plan directeur immobilier de l'UQAM prévoit faire du boulevard De Maisonneuve son axe central reliant le campus Est (autour du Quartier latin) et le Complexe des sciences de l'Ouest (métro Place-des-Arts). Le programme ambitieux développé il y a trois ans sous le rectorat de Roch Denis envisageait même une occupation du terrain au-dessus de la station Saint-Laurent.

«Il n'y a pas beaucoup de campus urbains de ce type en Amérique du Nord, dit l'architecte Michel Dubuc, président de la firme Aedifica. Le seul que j'ai pu trouver, c'est celui de la New York University, disloqué dans le sud de Manhattan.»

Le manque de locaux uqamiens était fixé à 52 000 mètres carrés pour 2008-09 (34 000 avec l'îlot Voyageur). Le plan parlait aussi d'un «déficit de visibilité» chronique de l'université lié à la dissémination de ses bâtiments à travers le centre-ville. Le plan a été adopté par le conseil d'administration de l'UQAM alors que le quartier recommençait à rêver follement, avec l'idée d'un nouvel hôpital universitaire et la restauration de l'ancienne gare Viger.

Depuis, l'université a décidé de se départir de certains immeubles, dont la belle bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, crise financière oblige. L'avenir du plan stratégique, comme de la phase 2 du projet Voyageur, demeure bien incertain. La malédiction frappe encore.

Tous les éléments voisins de l'îlot Voyageur seraient directement affectés par l'arrêt du chantier à mi-parcours. Déjà que les différents projets développés au cours des années manquent d'harmonie, comme le dit encore le professeur Lachapelle. «On va de déception en désespoir, précise-t-il. Mais en plus, on est face à des projets qui ne vont pas toujours dans le même sens par rapport à l'environnement.»

Un collègue, le professeur Jean-Claude Marsan, a pondu un autre rapport à la demande de Busac, cette fois pour justifier la taille de la construction promise. L'étude L'îlot Voyageur - Problématique et intégration urbaine juge que la hauteur souhaitable de la tour de l'UQAM pourrait facilement atteindre 60 mètres (entre 14 et 16 étages) pour permettre «une transition harmonieuse» entre le pavillon Judith-Jasmin (38 mètres) et la Place Dupuis (77 mètres), mais aussi «pour donner à la place Émilie-Gamelin un potentiel structurant et identitaire qui lui fait actuellement défaut».

Jacques Lachapelle note au surplus la taille démesurée du quadrilatère pour conclure qu'il fallait, et qu'il faut toujours, un élément puissant pour l'occuper. «Intervenir sur un si grand site peut devenir structurant. Il faut oublier l'idée d'imiter le centre-ville, comme autrefois. Il faut trouver une forme et un programme actuel pour ce noyau à l'importance majeure et historique. [...] Un projet sur ce site a le devoir de contribuer à structurer et à définir le caractère du secteur, et, pour jouer ce rôle, il doit avoir une architecture de qualité.»

Les décisions concernant la suite de la construction seront prises dans la foulée du plan de redressement, adopté cette semaine par le conseil d'administration de l'UQAM. «On s'était dit qu'enfin cette malédiction allait être corrigée, dit l'architecte-président Dubuc. J'ai bon espoir que nous allons y arriver.»