Un Iran à découvrir - Place est faite aux femmes au pays de Khomeiny !

Roksana Bahramitash connaît bien les préjugés. Alors qu'elle était née en Iran, ses étudiants universitaires québécois tenaient pour acquis qu'elle devait avoir immigré ici fort jeune pour avoir fait des études. Une chose impossible à leurs yeux dans un pays comme l'Iran. Pourtant, elle a bel et bien obtenu sa maîtrise au pays de l'ayatollah Khomeiny et est venue faire un doctorat en sociologie à l'université McGill, après avoir obtenu une bourse d'études du gouvernement iranien.

Ses recherches portent sur le statut des femmes dans le monde arabe, sur la pauvreté, l'islam, l'emploi des femmes et leur rôle dans l'économie. Elle est affiliée à l'université McGill et à l'Institut Simone-de-Beauvoir de l'université Concordia, qui étudie les conditions de vie des femmes à travers le monde. On lui doit notamment le documentaire de 2004 Behind the burqa.

Une réalité complexe

Sans nier le fait que la place des femmes dans la société iranienne doit être sévèrement critiquée et que la révolution de 1979 a eu des conséquences sur leurs conditions de vie, Mme Bahramitash croit que la réalité de la condition des femmes est beaucoup plus complexe et doit être nuancée. Il ressort de ses recherches que l'islamisation du pays a eu des effets surprenants sur l'emploi des femmes. Sans porter de jugement, bon ou mauvais, sur la révolution de 1979 qui a porté au pouvoir l'ayatollah Khomeiny, elle en mesure les effets sur la vie quotidienne des femmes.

Les femmes des classes moyennes et aisées menaient une vie assez libre sous le régime du Shah: elles voyageaient et allaient à l'école à l'étranger. Après 1979, elles ont notamment dû porter le voile et ont perdu des droits légaux, explique la sociologue. Mais ces femmes ne constituaient qu'une partie de la population iranienne: la classe aisée et éduquée. Bref, la classe visible. «Ce qui manque de l'analyse habituelle de la situation, c'est la réaction des femmes de la classe ouvrière et du milieu rural: comment réagissent-elles à l'islamisation? Elles sont absentes du discours sur les conditions de vie des femmes en Iran. Pourtant, la révolution a eu un impact positif sur ces femmes: elle les a mobilisées et politisées. Les femmes sont descendues dans la rue, elles ont manifesté, cela leur a donné un rôle public et une prise de pouvoir», commente Mme Bahramitash. Grâce à l'imposition du voile, les femmes islamiques qui étaient exclues de la vie publique pouvaient maintenant y prendre part. Avant, cette exclusion n'était cependant pas le fait de la loi, précise-t-elle, mais des familles.

L'alphabétisation des femmes est en forte hausse

Une fois la révolution faite, la campagne pour l'alphabétisation menée par l'ayatollah a amené des milliers de femmes à la mosquée pour apprendre à lire et à écrire. Les dirigeants religieux ont fait de l'éducation un devoir religieux obligatoire, relate la chercheuse. Difficile pour les hommes de s'opposer à l'éducation de leurs femmes dans ces circonstances. La plus grande scolarité des femmes a ainsi contribué à leur présence plus marquée sur le marché du travail.

Ses études ont démontré que, depuis la révolution, le niveau d'éducation et le nombre de femmes scolarisées a augmenté considérablement, surtout depuis les 10 dernières années. Selon les chiffres de L'État du monde, les taux d'analphabétisme ont reculé entre 1980 — immédiatement après la révolution — et 2004: pour les femmes, le taux est passé de 61,4 % à 25,9 %. Un bond important.

Dorénavant, environ 60 % des étudiants universitaires sont des femmes, ce qui crée certaines situations qui ne nous sont pas tout à fait étrangères: «Il y a plus de femmes que d'hommes dans les facultés de médecine et le gouvernement pense sérieusement à imposer des quotas pour favoriser les hommes!», constate Mme Bahramitash. Notant qu'il ne s'agit ici que de fréquentation scolaire et non pas d'emplois réels, la chercheuse anticipe qu'il «sera intéressant de voir les réactions lorsque les femmes seront massivement présentes dans des professions traditionnellement masculines».

Nouvelles mentalités

Des progrès réels? Certains. «Il y a des changements dans les mentalités. Il est maintenant acceptable socialement qu'une femme soutienne financièrement sa famille», a constaté la chercheuse. Des progrès, mais pas encore d'égalité hommes-femmes: «Les femmes ne sont toujours pas aussi bien payées que les hommes. Il n'y a pas de salaire égal pour un travail égal», souligne Mme Bahramitash.

De plus, les emplois les mieux rémunérés vont encore aux hommes, indique-t-elle. Une situation qui s'explique selon elle par le fait que le taux de chômage est très élevé en Iran (officiellement 11 % en 2006, selon L'État du monde). «Il y a ainsi beaucoup de frustration chez les femmes éduquées qui ne trouvent pas d'emploi», note la sociologue. En 1980, 20,4 % de la population totale des femmes avaient un emploi, pour près de 26 % en 1998, selon le «World Development Indicator» de 2001. Mme Bahramitash souligne cependant que les taux d'emploi ne tiennent pas compte de tout le travail accompli par les femmes de façon bénévole. Un apport réel, mais non documenté, estime-t-elle.

Selon elle, la ségrégation des sexes cause aussi une révolution tranquille de l'emploi. Car le port du voile obligatoire a amené la création de centres sportifs et de boutiques uniquement pour femmes. Des taxis, même. D'où une création d'emplois pour femmes seulement!

Mondialisation et État-providence

L'islamisation n'est pas la seule responsable de la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. La mondialisation en est une autre cause, selon la sociologue. Pourquoi? Parce que la mondialisation des marchés a augmenté le coût de la vie, ce qui a eu un impact surtout sur les populations les plus pauvres. De plus, la mondialisation de l'économie est allée de pair avec un recul de l'État-providence. Cela oblige les femmes à travailler pour maintenir leur niveau de vie. Par contre, Mme Bahramitash note que, bien qu'elles travaillent, cela n'augmente pas forcément leur pouvoir, car les femmes se retrouvent la plupart du temps dans des emplois qui ne sont pas protégés, non réglementés et souvent sans aucun bénéfice.

En Iran comme partout ailleurs, la participation des femmes au marché du travail a augmenté, mais la pauvreté et les écarts de richesse qui viennent avec la libéralisation de l'économie restent un défi, déplore Mme Bahramitash.

Elle va donc poursuivre ses recherches. Les prochaines étudieront les «autres femmes» en Iran, celles qui, religieuses et pauvres, sont invisibles sur la scène politique. Elle souhaite aussi se pencher sur les différentes façons par lesquelles les femmes gagnent du pouvoir à travers les systèmes économiques informels.

Roksana Bahramitash réunira une table-ronde de chercheurs internationaux, sur le thème «Recherche et société», le mardi 29 mai, à 13h30.

Collaboratrice du Devoir

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