Dossier - Les parents-rois - Pour un « Parlement » des parents

Le pédagogue français Philippe Meirieu
Photo: Le pédagogue français Philippe Meirieu

Le Devoir a interrogé le réputé pédagogue français Philippe Meirieu, récemment de passage à Montréal. M. Meirieu a écrit en 2000 un livre intitulé L'École et les parents: la grande explication. Il nous livre ses impressions sur les tensions école-famille.

Le Devoir: Constatez-vous un malaise entre parents et école en France?

Philippe Meirieu: L'histoire française fait que, globalement, les parents sont encore un peu considérés par les enseignants et les cadres scolaires, si ce n'est comme des ennemis, du moins comme des gens que l'on suspecte toujours de vouloir trop intervenir, venir apprendre leur métier à ceux qui savent déjà le faire, exercer des pressions sur l'école.

Le Devoir: La résistance vient-elle autant de l'école que des parents eux-mêmes?

P.M.: La résistance vient pour beaucoup des professeurs et de l'ensemble de l'institution scolaire. Elle vient aussi d'une partie des familles qui ne se sent pas concernée par l'école, et elle vient de ce contentieux historique qui fait que l'on n'a pas l'habitude de se parler. Ce sont deux mondes qui s'ignorent, et qui se suspectent. Les parents suspectent toujours les professeurs d'être des corporatistes qui sont à la recherche d'avantages supplémentaires, et les professeurs suspectent toujours les parents d'être des individualistes qui ne veulent que l'intérêt de leur propre enfant au détriment du bien commun. En France, les parents sont trop exclus, ils sont sur un strapontin et ils ne sont pas suffisamment associés. Et nous avons ce paradoxe extraordinaire qui est que, comme les parents n'ont pas de pouvoir dans l'école, ils cherchent à exercer un pouvoir sur l'école.

Le Devoir: Comment envisagez-vous la collaboration école-famille?

P.M.: Il faudrait se donner entre familles et professeurs des objets de travail communs. Qu'il y ait des rencontres, des séances de travail au cours desquelles les parents et les professeurs abordent ensemble des questions qui les concernent. Chacun travaille de son côté et l'on n'est pas suffisamment capable de se parler pour réfléchir à ce que pourrait être l'usage intelligent de la télévision, une régulation intelligente du travail à la maison, des manières de donner envie de lire aux enfants, etc. [...] On est un peu aujourd'hui dans la position du roi Salomon, du Cercle de craie caucasien de Brecht, quand l'enfant est au milieu du cercle et que chacun tire le bras d'un côté en disant: «C'est à moi qu'il appartient.»

Le Devoir: Les parents ont-ils bien compris leur rôle au sein des conseils d'établissement?

P.M.: C'est très difficile de trouver la bonne posture. Le problème, c'est la relation qui existe entre le parent individuel et le parent citoyen. Est-ce que les parents sont simplement des défenseurs de leurs propres enfants ou est-ce qu'ils sont des acteurs qui collaborent à l'éducation de tous et qui incarnent le point de vue des familles pour participer à la meilleure scolarisation des enfants? C'est une difficulté vraie que nous rencontrons très fortement en France. Moi, je suis partisan de repenser ça complètement et de mettre en place des systèmes de parents sous forme de ce qui existe dans certains pays, et qu'on appelle le Parlement des parents. Ils ont une espèce de légitimité collective à porter le point de vue de tous, et non pas des parents qui sont individuellement défenseurs du point de vue de chacun.

Le Devoir: Le Médiateur de l'éducation nationale en France est-il efficace?

P.M.: C'est une institution qui existe symboliquement, mais qui a très peu de moyens. Les médiateurs n'ont pas de pouvoirs de décision. Ils peuvent attirer l'attention des décideurs sur telle injustice ou tel phénomène, mais, de plus en plus, les parents n'y croient pas. Quand ils sentent que ces trucs-là ne sont pas crédibles, plutôt que de faire appel d'une décision d'orientation à laquelle ils n'adhèrent pas, ils prennent la décision de changer l'élève d'établissement et de le mettre dans l'enseignement privé.

Le Devoir: L'école n'est-elle pas coupable de n'entrer en contact avec les parents que pour les mauvaises nouvelles?

P.M.: Quand je dis qu'il faut inventer des occasions de travail et de collaboration, c'est ça! Travailler ensemble pour ne pas se contacter que sur les échecs, les difficultés et les problèmes de discipline. C'est très infantilisant d'entrer à l'école en reprenant la posture de l'enfant qui a subi un échec. Si les parents ont eux-mêmes eu un parcours scolaire difficile, ils retrouvent dans l'école leur propre problème, et ils voient l'école comme un oiseau de malheur. [...] Chez nous, un enseignant n'est ni formé ni évalué dans son mode de collaboration aux familles. On ne s'occupe pas du tout de ça dans sa carrière: on verra alors des enseignants qui sont très sensibles et qui font un très gros travail, et d'autres qui ne s'en occupent absolument pas. Ça ne fait pas partie de la professionnalité enseignante que de travailler avec les familles, et je trouve que cela est très dommage.

Le Devoir: L'autorité de l'école et de l'enseignant est-elle remise en question par les parents?

P.M.: Il y a un vrai malaise, une vraie perte de confiance réciproque. Moi qui ai bientôt 60 ans, quand mes parents m'ont mis à l'école, ils m'y ont mis comme moi je prends place dans un avion. À aucun moment ils n'ont pensé aller donner des conseils au pilote! C'était la confiance absolue. Mais cette époque est terminée. Les parents aujourd'hui ont besoin de savoir un petit peu ce qui se passe, et ils demandent des comptes. Toute la question c'est de savoir s'ils demandent des comptes sous une forme à la fois individualiste et agressive, ou si ce sont les citoyens en collectif qui demandent légitimement des comptes à la nation sur la manière dont elle gère son école. L'enjeu c'est ça: nous voulons faire en sorte de permettre aux parents de s'exprimer collectivement et constructivement, car sinon, ils vont s'exprimer individuellement et agressivement.
1 commentaire
  • Maurice Plante - Abonné 19 février 2007 13 h 09

    Un parlement! En a-t-on envie?

    Nous avons au Québec, une structure « politique » issu de la réforme, mais non vécue dans son «essence» propre: le conseil d'établissement! Et oui, si on regarde en profondeur cette structure, si on ne résiste pas à elle, si on ne joue pas à cache-cache, si on lui confère les véritables droits et les véritables pouvoirs, on pourrait améliorer un peu la situation.

    Pourquoi les directions voient-elles parfois en lui, (ce conseil) formé de tous les intervenants susceptibles de s'intéresser au plein développement de l'école et de son plan de réussite, un «paquet de troubles», un comité de «oui, oui»? Pourquoi les parents qui en font partie croient parfois qu'on va enfin leur dire quoi faire? Pourquoi parfois les enseignants boudent-ils cette structure et «se passe la participation d'une année à l'autre, puisqu'il le faut»? Pourquoi le personnel de soutien se demande encore ce qu'il fait là? Pourquoi la fédération des comités de parents continue parfois dans leur propos à s'ennuyer des comités d'école d'antan? Vous trouvez pas que l'on a déjà là, pour illustrer le ras-le-bol de la population, un «parlement» avec les gens d'en face et ceux qui veulent le devenir?

    Je crois à cette structure et au contraire de monsieur Meirieu, que je respecte, je pense que ce n'est pas en créant une nouvelle structure que l'on pourra changer les choses... puisque cette même «créature», que l'on ne veut pas voir vivre, elle est même orpheline, par sa composition même ( on a une association de directions d'école, un syndicat des enseignantes et des enseignants, un syndicat du personnel de soutien, un comité de parents... qui n'a aucun lien «fonctionnel» avec le conseil d'établissement), mais pas de regroupement des conseils d'établissements qui pourrait permettre de partager les bons coups, les difficultés de vécu des conseil d'établissement.

    Et comme je le dis souvent : «Et si c'était moi, la résistance au changement!»

    Maurice Plante