Ouverte ou fermée, la porte de la classe?

Photo: Jacques Nadeau

Je t'aime, moi non plus. Voilà sans doute ce à quoi se résument souvent les relations école-famille: un indispensable mais néanmoins exigeant face-à-face, au coeur duquel trône un enfant. Croyant aider le tandem, Québec a outillé les parents sur le plan politique en les propulsant à la tête des conseils d'établissement. Mais est-ce suffisant?

Depuis la fin des années 90, les parents détiennent un véritable pouvoir d'entrée dans l'école. Avec la création des conseils d'établissement (CE), présidés par papa et maman, Québec a en effet demandé au personnel scolaire de chaque école de s'asseoir avec les parents pour causer projet éducatif, budget annuel et encadrement des élèves.

«Ça devait être un levier formidable pour l'école, mais nous avons beaucoup de problèmes avec cette structure», confie Diane Miron, présidente de la Fédération des comités de parents du Québec. Pour être à l'aise à ces fameux CE, il faut en effet maîtriser la Loi sur l'instruction publique, une bête que plusieurs ont du mal à dompter. «Les directions d'école ont peur de perdre du pouvoir, ce qui fait que dans plusieurs endroits, tout est décidé d'avance, avant la tenue des réunions», déplore Mme Miron.

De l'autre côté de la médaille, les récriminations à l'endroit des parents vont bon train. Certains n'auraient peut-être pas bien compris qu'on ne peut pas, au sein de ces instances officielles, discuter de relations de travail. «Il y a des parents qui arrivent là avec leurs gros sabots: ils voudraient choisir les enseignants embauchés par l'école et en mettre d'autres dehors», relate un directeur d'école primaire.

Pour d'autres, c'est le lieu privilégié pour régler les problèmes de leur enfant dans la classe. «C'est vrai, on entend beaucoup ce reproche dans les écoles, et je donne entièrement raison à ceux qui le déplorent», concède Mme Miron. «Mais cette structure-là n'est pas du tout valorisée, les commissions scolaires ne semblent pas trop y croire. On a parfois l'impression que ce sont des instances politiques bien belles en théorie mais qui ne sont pas vraiment soutenues en pratique.»

Façade que tout cela? Pour Philippe Meirieu, pédagogue français renommé qui a écrit en 2000 L'école et les parents - La grande explication, les structures mises en place en France pour permettre l'entrée des parents à l'école, qui s'apparentent à nos CE, n'ont pas aplani les tensions. «Les parents sont trop exclus», a-t-il expliqué lors d'un entretien avec Le Devoir. «Ils sont sur un strapontin, ils ne sont pas suffisamment associés et nous avons ce paradoxe extraordinaire: comme les parents n'ont pas de pouvoir dans l'école, ils cherchent à l'exercer sur l'école.»

Incapable d'exercer une véritable action citoyenne autour de l'école, c'est donc l'individu qui s'agite dans la cour d'école avec, comme seul ancrage, les besoins de son propre petit. «Les parents interviendront toujours sur l'école», assure M. Meirieu. «On ne peut pas aujourd'hui imaginer que des gens qui ont le choix entre 100 chaînes de télé et qui ont le choix dans leur travail vivent à l'école les yeux fermés. Mais la question est la suivante: interviendront-ils individuellement et agressivement, ce qui est en train de se produire, ou collectivement et constructivement? C'est à nous d'inventer les méthodes pour que ça se produise.»

Diane Miron rêve du jour où elle verra le discours théorique sur la collaboration famille-école se transposer en modèles pratiques fructueux. «On est dans un monde où personne ne remet en question le fait que la participation des parents à l'école est importante pour la réussite des élèves. Mais une fois qu'on a dit ça, s'il n'y a pas de moyens en place pour aller chercher les parents, autrement qu'un enseignant qui nous dit à quelle heure coucher nos enfants ou quoi mettre dans la boîte à lunch, on a un problème.»

Certains profs ont expérimenté l'ouverture aux parents, et ce, avec un véritable succès! Au printemps dernier, l'enseignante Lucie Paratte en a même fait un mémoire de maîtrise en éducation: La collaboration école-famille - Motifs et pratiques des enseignants du préscolaire et du primaire dans la promotion de la participation des parents en classe.

Entrebâillant elle-même la porte de sa classe aux parents, Mme Paratte a rencontré des enseignants qui avaient la même habitude qu'elle, une pratique encore rare au Québec, semble-t-il, hormis dans les milieux alternatifs où la coéducation exige une grande présence des parents à l'école. «Dans ma carrière d'enseignante, les parents m'apportent une aide inestimable et je suis un témoin quotidien des effets positifs que leur participation dans la classe entraîne sur les enfants, sur eux-mêmes et sur moi», écrit-elle en guise de préambule à son mémoire, soumis à l'Université du Québec à Rimouski.

Unanimes sur les bienfaits de cette incursion des parents dans la classe, les enseignants dévoilent l'étendue des activités possibles: de la lecture d'un conte à la supervision d'un atelier de peinture à doigts en passant par le soutien à un projet scientifique, l'exposé oral sur son propre métier, la préparation d'une recette familiale ou la fabrication de costumes pour la pièce de théâtre de fin d'année.

Le seul fait de passer une petite demi-heure en classe et d'observer ce que représente la gestion d'une classe de 28 a réussi, dans certains cas, à calmer les attentes et les ardeurs de quelques parents. «On l'entend souvent, celle-là!», affirme en riant la chercheuse Rollande Deslandes, qui étudie de manière particulière, à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), les liens entre l'école et la communauté. «Le conseil d'établissement, c'est le rôle politique du parent à l'école. Mais il y a tellement d'autres manières pour un parent de participer à la vie de l'école, pour mener à une vraie collaboration.»

Accusés de défendre l'accès à leur classe plutôt que d'en ouvrir généreusement la porte, les enseignants ont toutefois peu d'outils dans leur formation pour les convaincre des bienfaits de cette pratique. Depuis 2004, l'UQTR offre un cours aux futurs enseignants sur l'école et la famille pour apprendre aux maîtres de demain la façon d'entrer en contact avec les parents.

«Les étudiants n'ont pas de formation sur la manière de communiquer avec les parents», déplore Égide Royer, professeur au département d'étude sur l'enseignement et l'apprentissage de l'Université Laval. «Par rapport à des agents de bord d'Air Canada ou les employés du service après-vente chez Sears, les enseignants sont complètement démunis!»

Pour les profs qui prennent le parti de tendre la main aux parents tout en imposant des limites à leur participation, les effets semblent parfois miraculeux. Une enseignante a ainsi choisi de demander aux parents, lors de la rencontre de début d'année, d'inscrire sur une feuille de papier un talent de leur petit, une particularité qui mériterait d'être connue et un trait de personnalité important à retenir. Cette seule et unique démarche a donné des ailes aux parents!

Après avoir souffert de relations tendues avec les parents, une autre a décidé cette année de prendre les trois premières semaines de l'année scolaire à écrire de petits mots aux parents dans l'agenda, pointant en une phrase ou deux les forces de l'un, les progrès de l'autre, les défis du petit dernier. «Ces trois premières semaines ont permis d'établir un lien de confiance et une communication», explique P., enseignante au primaire. «On dirait que ça les a rassurés, et puis après, je n'ai plus eu de problèmes.»

La présidente de la Fédération des comités de parents du Québec croit à ce type d'initiative. «On dit que ça prend tout un village pour éduquer un enfant», demande Diane Miron. «J'ai hâte au jour où ce dicton se vérifiera dans la pratique... »
2 commentaires
  • Rotrel - Inscrit 17 février 2007 11 h 48

    L'école des parents

    À nouveaux enfants, nouveaux parents.
    L'école doit s'adapter, se redéfinit.
    Un tout nouvel essai, de septembre dernier, traite de ces changements : CES NOUVEAUX ENFANTS QUI NOUS DÉPASSENT, Éditions AdA

  • Guy Michel Fournier - Inscrit 17 février 2007 21 h 52

    Les Conseils d'Établissement.

    Vice-président d'un conseil d'établissement de l'école de mon enfant, sur 6 parents sur ce conseils, seulement 2 sièges pour l'école, 4 y sont seulement pour leurs enfants. Ceux-ci se fout de tout sauf si.........

    Belle société du je, me, moi.....

    GM Fournier