Aller à l'école pour chanter

Le choeur de l’école secondaire Saint-Henri en pleine répétition en vue du lancement du CD au Théâtre Corona, le 19 février.
Photo: Jacques Nadeau Le choeur de l’école secondaire Saint-Henri en pleine répétition en vue du lancement du CD au Théâtre Corona, le 19 février.

Dans la chorale de «Monsieur Paré», pas de sélection, de concours, d'audition. Seule condition pour chanter dans cette chorale de l'école secondaire Saint-Henri? Le plaisir de pousser la note, avec l'envie, quand même, de travailler un brin... Après un an de répétitions tous les midis, une vingtaine d'élèves verront sous peu leurs efforts couronnés d'un... CD.

La chorale ne porte pas de nom — avis aux intéressés, qui pourraient lui permettre de sortir de l'anonymat —, mais Marie-Ève, Mathieu, Kim et Audry pointent tous dans la même direction lorsqu'ils en parlent, la prunelle allumée. «C'est ça qui me motive pour venir à l'école, parce que sinon... », raconte Kim Lefebvre, 14 ans, rencontrée la semaine dernière à l'école secondaire Saint-Henri après une répétition.

«J'ai commencé à dîner à l'école pour pouvoir venir aux répétitions», ajoute Mathieu Daigneault, 14 ans lui aussi. «Mes amis étaient dans la chorale, ils disaient que c'était cool, alors j'ai décidé de l'essayer.»

L'essayer, c'était l'adopter. Et gagner la chance d'avoir son nom sur un CD. Le jeune de 2e secondaire, qui affirme chanter depuis qu'il est tout petit, bombe le torse de fierté lorsqu'on lui demande s'il fait des «solos» dans l'album, qui compte onze pièces. «Oui, je fais des solos; sur Labrador, c'est moi qui commence.»

Labrador, d'abord immortalisée par Claude Dubois, revit version Saint-Henri. «Je dois retourner vers le nord / L'un de mes frères m'y attend», commence Mathieu d'une voix douce et juste. Le professeur de musique Louis-Ambroise Paré, qui dirige sa vingtaine de choristes avec une énergie contagieuse, se rappelle le moment de grâce qui a envahi le Studio Victor lorsque Mathieu a ouvert le bal.

«C'était notre première toune à enregistrer, il fallait trouver un soliste, je suis allé avec mes tripes et j'ai pointé Mathieu, rappelle M. Paré. Je ne me suis pas trompé. Quand on l'a entendu, on a dit: "Gang, la barre est haute."»

Si l'aventure a démarré dans les murs de l'école, elle s'est ensuite transportée jusque dans un studio professionnel — le Studio Victor a vu s'égosiller les Ariane Moffatt, Daniel Bélanger et Daniel Boucher — et atterrira sous peu sur la scène du Théâtre Corona, où le disque sera officiellement lancé le 19 février prochain. «Quand je suis entré dans le studio, j'avais le coeur qui battait», se rappelle Audry Matunga, grand gaillard de 16 ans qui est en 3e secondaire. «C'était toute une expérience, on a enregistré un vrai disque dans un vrai studio.»

Mercredi midi, ils répétaient encore et encore les chansons qu'ils interpréteront sur scène le jour du lancement, devant un parterre familial, amical et médiatique. «Quand on a fait le Mondial Choral l'an passé, je me suis trouvé un truc pour quand je suis nerveux, raconte Mathieu. Si je suis sur une scène et que la salle est remplie de monde, je regarde les projecteurs. Ça marche.»

Convaincu des effets positifs de la musique sur l'estime de soi des jeunes, M. Paré a porté ce projet, et y a cru pour et avec ses élèves. De petite chorale du midi, c'est devenu un CD que les jeunes ajouteront fièrement à leur collection. «J'en ai vu qui se sont ouverts complètement avec ce projet-là», raconte Louis-Ambroise Paré, évoquant avec émotion l'éclosion de Marie-Ève par exemple. «Elle a gagné une confiance en elle qui l'a littéralement embellie.»

Marie-Ève Bernes-Bibeau, 14 ans, parle d'ailleurs de «son» disque, de «ses» solos — quatre sur le disque! — avec une joie mal dissimulée. «Quand j'étais plus jeune, je voulais justement être chanteuse. J'ai entendu parler de la chorale, et ça avait l'air le fun. Les chorales, pour moi, au début, c'était associé aux églises. Mais là, ce n'est pas ça. On fait des chansons vieilles, d'autres plus récentes, mais elles sont toutes très belles.»

Le choix des chansons n'est d'ailleurs pas le fruit du hasard. Chacune des pistes cache un sens profond, un message d'espoir, une histoire qui chatouillera quelques cordes sensibles, ou même un appel au secours. Comme Maman, de Pierre Lapointe, une pluie de notes et de mots portant sur le suicide. Sur le dernier album du populaire chanteur, cette piste était cachée, surprenant l'auditeur au bout du parcours musical.

«Maman, dis-moi pourquoi / Les oiseaux au fond de mon coeur / À toutes les minutes pleurent / Même si t'es là pour les consoler», chantent les jeunes, enfilant le refrain: «Si c'est ça avoir 20 ans / J'aime mieux être un enfant / Si c'est ça avoir 20 ans / J'aime mieux mourir maintenant.»

«Pas de tabou sur le disque, on a décidé ça, explique le professeur, interrogé sur ce choix musical. Pas de cachette, il faut parler du suicide. Il y a des sujets à l'école qu'on doit affronter: j'ai un élève sur cinq dans mes cours qui est absent. Pourquoi? Il faut parler des vraies affaires.»

L'école Saint-Henri ne fait pas la manchette que pour d'heureuses initiatives pédagogiques comme celle-ci, malheureusement. Situé dans un quartier défavorisé de Montréal, l'établissement abrite une clientèle qui écoule le temps à l'école alors qu'à la maison, la pauvreté entraîne souvent son lot d'embûches.

Pour certains, chanter du Michel Fugain, du Luc Plamondon et du Michel Legrand ne faisait pas partie du parcours naturel. Pourtant, quand ils entonnent de bon coeur Corazón espinado de Carlos Santana ou encore Couleur café de Gainsbourg, rien n'a l'air forcé ni artificiel.

La première piste du disque intrigue: aux côtés des Imagine, de John Lennon, et d'Ô Marie, de Daniel Lanois, Tourne toit vert moi ne réveille aucun souvenir musical. Normal: c'est une composition du prof et d'un acolyte, Stéphane Richard, qui parle de l'école.

«On va vous dire des mots / Sur c'quartier d'ouvriers / Où on a vu les maux / D'ces familles d'oubliés / On a les pieds dans l'eau / Depuis plusieurs années / C'pas juste avec des seaux / Qu'on va tout arranger.»

Les pieds dans l'eau, ce sont les filets d'eau qui coulent littéralement dans l'école les jours de pluie, en raison d'un toit entièrement à refaire. «Ici, quand il pleut, ça coule dans les classes, sur les murs et les planchers», raconte Mathieu, décrivant l'invraisemblable scénario d'horreur digne d'un chalet mal rénové plutôt que d'une... école publique! «Ils mettent des poubelles un peu partout dans l'école pour ramasser l'eau.»

Dérangé par ce problème que l'on ne semblait pas en mesure de régler, M. Paré a transposé son malaise sur une feuille de papier musique. «Tourne toit vert moi / J'ai besoin de toi / Donne-moi un toit / Que j'me sente enfin chez moi», poursuivent les jeunes.

L'idée de réparer le toit défectueux de l'école en y aménageant un toit vert a germé, pour «nous aider à respirer», comme le chantent les enfants. «Je pense que c'est une question de financement, et le toit, on ne sait pas s'il est assez solide pour supporter un vrai toit vert», relate Audry, qui a suivi ce dossier de près.

En attendant que les budgets se délient pour «fleurir nos lendemains», les jeunes espèrent que le Corona débordera de partisans venus les encourager. À défaut d'annoncer la construction d'un toit vert protégeant leur école des averses, c'est un disque qu'ils tiendront fièrement dans leurs mains.
4 commentaires
  • pierre@mondor.net - Inscrit 7 février 2007 09 h 22

    Ben beau

    Ben beau, ben triste. Lâchez pas !

  • Fabienne Desbiens - Abonnée 7 février 2007 10 h 16

    Encore bravo!

    Quelle drôle de sensation ce matin en lisant mon journal... au lieu des fréquentes réactions d'indignation, de colère, de découragement ou de consternation, me voilà les yeux brouillés par la lecture de cet article. Encore! F.D.

  • Serge Brosseau - Abonné 7 février 2007 10 h 36

    Message à envoyer au directeur du Collège de Montréal

    J'ai sauggéré à ma fille d'inviter la chorale dans le petit théâtre rénové du Collège de Montréal. Un réaliste projet pour la professeure de morale de ce riche Collège secondaire de Montréal, voisin de St-Henri.

  • Monique Proulx Désy - Inscrite 7 février 2007 11 h 24

    Vive la musique !

    Hé que ça fait du bien de lire ça. J'aimerais qu'on en retienne le fait que la musique est tellement nécessaire aux jeunes, tellement nécessaire aux humains, tellement nécessaire à la joie de vivre et à la formation du cerveau, du corps, du coeur, de l'esprit. Retenons-en que la musique devrait être mille fois plus présente dans les écoles du Québec.