Dérapage à l'UQAM - Une crise de chiffres ou de gouvernance ?

Une partie du Complexe des sciences.
Photo: Jacques Nadeau Une partie du Complexe des sciences.

Y a-t-il un capitaine à bord de l'UQAM? Le raz-de-marée qui a secoué le navire universitaire cette semaine laisse derrière lui de nombreuses questions sans réponse. L'explosion des coûts de construction n'a toujours pas été détaillée, pas plus que le manque à gagner entourant les projets immobiliers de l'UQAM. De quel dérapage s'agit-il, au juste?

La crise qui secoue l'Université du Québec à Montréal (UQAM) cette semaine laisse pantois. L'ampleur de l'éventuel cratère financier creusé dans le budget de l'université en a étonné plus d'un, mais c'est surtout le nombre de questions demeurées sans réponse qui enveloppe toute cette histoire d'un nuage de confusion et de mystère. Si on ajoute à cela tous les éléments d'un putsch politique, au coeur duquel se retrouve le recteur Roch Denis, l'histoire prend vite les contours d'une «affaire».

Les faits: le conseil d'administration de l'UQAM a pris connaissance mardi d'un rapport de vérification défilant une série d'anomalies financières. On y évoque des dépassements de coûts de construction — 40,6 millions — dans l'érection du Complexe des sciences. On y décrit l'absence de 66 millions — sur 98 — dans le plan de financement du nouveau site. On y apprend l'impossibilité de couvrir les frais d'intérêts liés aux obligations de 150 millions de dollars émises pour l'UQAM, ce qui creuse le budget de fonctionnement de l'établissement.

Sitôt révélées dans Le Devoir, ces données ont provoqué un remue-ménage sans précédent, l'ensemble des doyens de l'université du centre-ville demandant la démission du recteur. Selon nos informations, tous les vice-recteurs, à l'exception d'un membre de l'équipe du vice-rectorat, ont évoqué le bris de confiance envers l'autorité de l'université. Propulsé vers la porte de sortie, Roch Denis invitait cette semaine à un examen plus complet avant de passer aux condamnations.

Les interrogations toujours sans réponse: à quoi attribue-t-on ces dépenses imprévues de 40 millions? Interrogé cette semaine par Le Devoir, l'entrepreneur Pierre Pomerleau, responsable du chantier du Complexe des sciences, affirmait avoir respecté à la lettre le budget de 165 millions de dollars que l'UQAM lui avait octroyé, réalisant même une économie d'un million en bout de course.

Comment explique-t-on le manque à gagner de 66 millions dans le plan de financement? Outre la minceur du soutien public dénoncée cette semaine par l'UQAM, seule la vente non conclue du pavillon Saint-Alexandre — des revenus possibles de sept à dix millions — a été servie comme élément de réponse.

Le comité de vérification, qui a conclu à des ratés dans la gouvernance de l'UQAM, n'a pas rencontré le recteur avant de produire son rapport. Pourquoi? Un changement de garde ayant été effectué au printemps dernier au poste de vice-recteur aux affaires administratives et financières, on n'a pas — encore! — rencontré l'ancien titulaire du poste (Mauro Malservisi, parti à la retraite en mai), celui qui a tenu les cordons de la bourse tout au long du processus. Pourquoi? On rencontrera M. Malservisi la semaine prochaine, de même que Roch Denis, mais les conclusions du comité de vérification ont été présentées mardi.

Plus qu'une affaire de chiffres, cette crise a soulevé des questions de gouvernance au sein de l'UQAM. Saisi mardi de l'ampleur du dossier, le conseil d'administration a réagi en promettant la nomination d'un contrôleur financier dont la première tâche sera de suivre l'évolution du projet de l'Îlot Voyageur, que les professeurs de l'UQAM entrevoient comme une autre «catastrophe financière» possible. Le conseil a aussi décrété illico presto qu'il valait mieux qu'un comité de gouvernance examine les modes de gestion de l'UQAM et l'imputabilité de chaque groupe.

S'agissant de gouvernance, toutefois, le conseil de l'UQAM songe à une révision des pratiques de gestion de la boîte. Quitte à remettre en question les modes de fonctionnement du conseil lui-même et du comité exécutif? «Tout à fait, absolument», a répondu cette semaine le président du conseil, Alain Lallier, lorsque la question lui a été posée. «Je crois qu'il faut revoir les modes de communication entre les diverses instances, la manière de distribuer les autorisations, la gestion de l'information, l'harmonisation des cellules directrices», poursuit l'ancien directeur du Cégep du Vieux-Montréal.

La manière de construire le Complexe des sciences pourrait peut-être expliquer une portion de la confusion à laquelle on a assisté cette semaine, croit le président Lallier. «Le complexe a été construit en mode rapide [traduction de fast track], et peut-être que nos modes de gouvernance n'y sont tout simplement pas arrimés.»

Le fast track suit un principe vieux comme le monde, selon lequel «le temps, c'est de l'argent». Si on le résume à sa plus simple expression, il s'agit de creuser le chantier sans avoir la touche finale au côté design du projet. «C'est comme si la construction et le design évoluaient simultanément», exposait cette semaine le président-directeur général de Pomerleau, Pierre Pomerleau, en entrevue au Devoir. «Contrairement à ce que les gens croient, c'est devenu la norme dans l'industrie en Amérique du Nord et partout dans le monde. Presque tous mes chantiers sont conçus en "fast track".»

L'agenda de Pierre Pomerleau est plutôt rempli et, dans le secteur de l'éducation, la vaste majorité des universités québécoises — qu'on sait très actives en matière de construction — ont goûté à la mode Pomerleau. «Le "fast track" donne des chantiers très efficaces, très économiques et qui se montent en des temps records», ajoute l'entrepreneur québécois.

Pour des universités peut-être habituées à des modes de gestion plus conventionnels, l'idée de voir le design précéder la construction d'une semaine a-t-elle occasionné des débordements du côté de la tenue de portefeuille? «Non, je ne crois pas que le "fast track" explique des problèmes financiers, au contraire», a quant à lui répondu le recteur Denis. «Ça invite plutôt à un mode de suivi très serré du projet, et moi, je suis convaincu qu'il permet plutôt une meilleure gestion», des propos corroborés par Pierre Pomerleau.

Le fast track s'accompagne toutefois d'une bonne dose d'incertitude, avec laquelle certains composent peut-être mal. «Nos règles de gouvernance doivent peut-être elles aussi s'adapter à cette façon de faire», poursuit Alain Lallier. Un comité de suivi — dont faisaient partie tant le président du conseil que le vice-président, Jacques Girard — a pourtant été institué après autorisation du conseil pour permettre de donner le feu vert aux contrats en cours de route, sans toujours revenir au conseil élargi. «Le conseil n'a-t-il pas lui-même une part de responsabilité dans cette affaire?», avons-nous demandé au président Lallier. «Ce sont des questions qui seront examinées par le comité de gouvernance.»

En attendant, d'autres morceaux du casse-tête s'ajouteront au début de la semaine prochaine, alors que le comité de vérification recevra en entretien le recteur et l'ex-vice-recteur aux affaires administratives. La tâche n'est toutefois pas terminée: le raz-de-marée de cette semaine, qui cause un chaos politique considérable, ne concernait que le Complexe des sciences, un projet de 165 millions. La lumière reste à faire sur l'Îlot Voyageur, dont les estimations tournent autour de 320 millions.