Chaires de recherche du Canada - Le recrutement de cerveaux donne des maux de tête à l'UdeM

En voulant recruter de nouveaux chercheurs, l’Université de Montréal risque d’en perdre certains qu’elle a déjà à son emploi.
Photo: Jacques Grenier En voulant recruter de nouveaux chercheurs, l’Université de Montréal risque d’en perdre certains qu’elle a déjà à son emploi.

Les chercheurs de l'Université de Montréal sont en émoi: l'établissement a décidé d'utiliser les chaires de recherche du Canada pour attirer de nouvelles recrues. Désormais invités à se déplacer vers une nouvelle catégorie de chaires «maison», des chercheurs songent tout simplement à aller voir ailleurs.

Un projet de politique de l'Université de Montréal destiné à attirer de nouveaux candidats pour occuper les chaires de recherche du Canada (CRC) inquiète les chercheurs déjà en place, au point où certains songent sérieusement à quitter l'université.

La «stratégie» de l'UdeM consiste à ne pas renouveler les candidatures des chaires de recherche lorsqu'elles arrivent à échéance — onze cette année — et à plutôt transférer les candidats vers un nouveau programme de «chaires de l'Université de Montréal», offrant les places ainsi libérées à de nouveaux professeurs. C'est une façon d'utiliser le programme de CRC, lancé par Ottawa en 2000, comme «levier dans le développement hautement compétitif de son corps professoral», comme l'expose le projet d'énoncé de politique récemment présenté aux titulaires des CRC de l'UdeM.

La politique de l'UdeM, qui toucherait à terme l'ensemble des 114 titulaires de chaire de recherche et permettrait d'embaucher 40 nouveaux professeurs, a enflammé le Syndicat général des professeurs de l'UdeM (SGPUM), comme La Presse le rapportait hier. «Idéalement, ce projet devait avoir un effet mobilisateur, mais c'est exactement l'inverse qui se produit», a indiqué hier Louis Dumont, président du SGPUM. «Les gens sont furieux et inquiets, et nous croyons que ça atteint directement la liberté universitaire.»

L'UdeM se défend d'avoir voulu démobiliser les troupes. «C'est un projet que nous tentons de faire atterrir dans l'enthousiasme», a expliqué hier le vice-recteur à la recherche de l'UdeM, Jacques Turgeon. «La stratégie mise sur le positif et n'a rien à voir avec le désir de perdre 100 cerveaux mais bien d'en gagner 40 nouveaux.»

Des départs

Mais voilà où le bât blesse. Des titulaires de chaire de recherche inquiets de cette nouvelle manière de procéder ont déjà laissé entendre qu'ils pourraient ne pas rester à l'UdeM dans ces conditions. C'est le cas d'Hervé Philippe, à qui l'UdeM a attribué la Chaire de recherche du Canada en bio-informatique et génomique évolutive en septembre 2002. M. Philippe a quitté le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de Paris pour s'établir à Montréal avec femme et enfants.

Quatre ans plus tard, alors que le renouvellement de sa chaire doit se faire sous peu, ce spécialiste de la phylogénétique apprend qu'il ne restera pas au sein du programme de CRC mais qu'il passera vraisemblablement sous une nouvelle chaire de l'UdeM. «Tout est vague: on ne sait pas d'où viendra l'argent des chaires de l'université, comment sera évalué le passage à ces chaires et leur pérennité; c'est beaucoup d'incertitudes», a affirmé M. Philippe hier.

Ces incertitudes mènent le chercheur à vouloir plier bagage et à retourner en France. «Je réfléchis très sérieusement à retourner en France, même si c'est quelque chose que je n'envisageais pas du tout il y a à peine deux semaines», a confié M. Philippe. «La preuve, c'est que je viens d'acheter une maison il y a à peine trois mois!»

Le vice-recteur à la recherche Jacques Turgeon se désole de ce type de témoignage, qu'il croit isolé. D'autres auraient pourtant fait connaître des intentions similaires. «Il y a de l'inquiétude dans l'air, on le comprend, peut-être aussi des problèmes de communication, mais notre projet ne devrait pas entraîner de pertes», a assuré le vice-recteur, qui lie cette «stratégie» adoptée par l'établissement au contexte financier périlleux dans lequel est plongée l'université, au point où le recrutement est devenu difficile.

Avec ce projet, l'UdeM assure qu'elle maintiendra les conditions salariales des professeurs titulaires des CRC, les faisant tout simplement passer vers ses chaires maison, qu'elle espère tout aussi, voire plus prestigieuses que les chaires fédérales. L'UdeM investira 1,5 million au cours des trois prochaines années mais pigera aussi dans les 51 millions du Fonds des leaders lié à la Fondation canadienne de l'innovation pour combler une partie des besoins des chaires de l'UdeM.

Le vice-recteur a affirmé disposer d'une certaine «marge de manoeuvre» pour convaincre les indécis. Il a toutefois concédé que le contexte n'est pas propice aux «garanties financières puisque des incertitudes sur le financement, il y en a dans tout le système». Le projet fait encore l'objet de discussions et n'a pas cheminé à travers les instances officielles de l'université, soit le conseil d'administration et le comité exécutif.

Soulignons que le Programme de chaires de recherche du Canada n'a pas souhaité commenter la situation précise de l'Université de Montréal, précisant seulement que l'université serait la première à établir une politique du genre. Le non-renouvellement des chaires institutionnelles ainsi que le transfert à un nouveau candidat — bien sûr soumis à un processus d'examen — ne contreviennent toutefois en rien aux règles d'octroi des CRC, a indiqué hier François Sauvé, directeur des opérations au programme de CRC.