Pédagogie - Une affaire de passion

Depuis 29 ans, au collège Jean-de-Brébeuf, il est question d'histoire dans la classe d'André Champagne. Ce professeur, comme il se plaît à le souligner, enseigne comme au XVIe siècle, c'est-à-dire par le biais d'un enseignement magistral. Il ne l'entrevoit toutefois pas comme un carcan rigide, mais plutôt comme un tronc solide prêt à accueillir de nombreuses branches. Parmi ses collègues, d'autres, des nouveaux professeurs formés dans les facultés d'éducation et dotés d'un grand bagage pédagogique, défendent une autre approche de l'éducation.

Au mot vocation, trop entaché de connotation religieuse à son goût, André Champagne préfère celui de passion. Pour cet enseignant, s'il est une caractéristique indissociable de son métier, elle est là, dans la passion. Celle qui s'initie d'abord dans le giron de la discipline, puis se transforme en un besoin intense de la transmettre.

S'y adjoint naturellement le plaisir d'interagir parmi les jeunes. «Il est vrai, souligne-t-il, que j'ai la chance d'enseigner au collège Jean-de-Brébeuf, qui est un environnement privilégié.» En effet, point n'est besoin de convaincre les élèves de l'importance des études. «Nous avons devant nous des jeunes qui sont allumés et qui veulent apprendre.» En outre, la latitude laissée à chaque professeur, tradition jésuite oblige, lui permet d'adopter la pédagogie de son choix et constitue un autre point de privilège.

Un savoir disciplinaire et magistral

Son approche de l'enseignement diffère considérablement de celle de ses jeunes collègues. Nanti d'une maîtrise en histoire, il s'est dans un premier temps consacré exclusivement à sa discipline. Il appartient, pourrait-on dire, à la «vieille école».

L'établissement scolaire dispose ainsi d'une équipe de professeurs aux horizons variés, une pluralité qui permet d'attirer une plus grande diversité d'élèves. À ce titre, des pédagogies variées ont leur place. «Mais, rétorque-t-il, pour ce qui est d'une discipline comme l'histoire, il n'est pas possible d'instaurer une discussion autour d'une problématique si les jeunes ignorent la trame historique au départ.» De plus, si les enseignants frais émoulus ont bénéficié d'une formation poussée en pédagogie qu'illustre très bien la maxime «apprendre à apprendre», cela est insuffisant, estime André Champagne. «Ce n'est pas à l'université qu'on apprend à enseigner, mais directement sur le terrain.»

D'ailleurs, très rapidement, les jeunes professeurs se rendent compte que, si la primauté n'est pas donnée à la transmission des connaissances, leur mission se bute à de grandes difficultés. Les théories pédagogiques sont certes importantes, mais à la condition de les éprouver sur le terrain, de réaccentuer la discipline et de redonner ses lettres de noblesse à la matière enseignée. Le bâtisseur, avant d'élever des murs et de poser une toiture, construit d'abord des fondations solides.

Les cours magistraux ne doivent pas pour autant prendre l'allure d'une litanie, bien au contraire. Les digressions ont droit de cité pour interpeller l'auditoire et le pousser à participer. «Je suis bombardé de questions par les élèves.» Au-delà de la matière, il y a des expériences de vie, celles du professeur et des élèves.

Ces derniers se questionnent sur le monde dans lequel ils vivent, sur leur avenir, la sexualité, les couples, etc. Aussi, si une relation d'autorité est instaurée, celle-ci ne peut être sectaire. «Un professeur doit aussi accompagner ses élèves dans leur cheminement personnel.»

La création d'un lien de confiance en est une condition sine qua non, tout comme la présence d'un intérêt toujours renouvelé pour la culture des jeunes. Un enseignant est constamment en éveil pour saisir leurs centres d'intérêt et leurs questionnements, pour rester collé à leur réalité. Si cela n'était, il se produirait un décalage infranchissable, avec pour conséquence une rupture qui endommagerait gravement le désir d'apprentissage.

Place à l'actualité et à la contextualisation

Le lien professeur-élève prend source également dans la place ménagée aux faits de l'actualité. Certes, le cours d'André Champagne — l'histoire du XXe siècle — s'y prête particulièrement. La guerre en l'Irak a de la sorte suscité bien des éclaircissements. Plus proche de nous, la malheureuse tuerie du collège Dawson n'a pas manqué d'occasionner de longues discussions.

«Comment voulez-vous intéresser les jeunes à l'histoire si vous ne faites pas le lien avec l'actualité?», s'exclame-t-il. Les élèves doivent comprendre que le monde dans lequel ils vivent est le résultat de ce qui est arrivé antérieurement. La transmission d'un savoir de base, s'il est l'objectif premier, ne peut se dissocier du chemin qui les mènera à réfléchir par eux-mêmes, à développer leur sens critique, et si ce principe est vrai pour l'histoire, il l'est tout autant pour les autres disciplines

Par ailleurs, dans le domaine de l'intégration des savoirs, la vision d'André Champagne et de son établissement rejoint l'esprit de la réforme. En effet, les échanges fusent de toute part. Il n'est pas rare, et ce depuis de nombreuses années, que des professeurs interviennent dans les cours de collègues. «Nous utilisons nos savoirs respectifs. Il est fréquent que je visite un cours de français ou d'anglais.» Le roman Inconnu à cette adresse de Kressmann Taylor est-il au programme? Ou encore Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald?

André Champagne déroule le fil du temps pour partager le climat de l'Allemagne des années 1930 ou celui des États-Unis des années 1920. Il lui arrive également d'investir un cours d'art pour expliquer un courant artistique en fonction de son contexte historique. Cet exercice éveille l'intérêt des élèves et leur permet de percevoir les liens entre les différents champs de connaissance. Ce faisant, ils construisent une nouvelle vision du monde, une macroperspective en quelque sorte.

L'enseignement magistral, tel que le considère André Champagne, nécessite une part de théâtralité. Un ton monocorde, éteint, inviterait les élèves à la fuite. Une part d'improvisation est également requise pour permettre à l'enseignant de sortir de son sujet et s'aventurer dans certains sentiers esquissés par les élèves. Un peu de magie n'est pas superflue, en outre, pour transcender le temps et l'espace en liant le passé au présent, et le monde extérieur à la salle de cours.

Dans cette vision, il n'est point de martingale. Les ingrédients doivent être présents dès le départ, ce qui pousse l'enseignant à conclure: «On est fait pour enseigner ou on ne l'est pas.» Une belle histoire de passion, somme toute.

Collaboratrice du Devoir