Manuels scolaires - Les maisons d'édition frappées de plein fouet

Le gouvernement a prévu 169 millions sur quatre années pour l’achat de nouveaux manuels scolaires adaptés à la refonte du niveau secondaire.
Photo: Jacques Nadeau Le gouvernement a prévu 169 millions sur quatre années pour l’achat de nouveaux manuels scolaires adaptés à la refonte du niveau secondaire.

La réforme du milieu scolaire a causé un véritable électrochoc dans le monde de l'édition de manuels scolaires. Alors qu'on modifiait auparavant un programme à la fois, c'est maintenant tous les manuels d'une même année scolaire que l'on doit remplacer pour respecter les échéanciers de cette restructuration. Une tâche énorme qui a modifié le milieu de l'édition scolaire québécois.

Au Québec, le premier livre imprimé fut un manuel scolaire: le Cathéchisme du diocèse de Sens, publié en 1765. D'ailleurs, avant 1964, c'était toujours les communautés religieuses qui publiaient ce type de manuels ici. Depuis lors, l'entreprise privée a pris le relais et a rentabilisé le processus. Ce secteur générait des ventes de 80 millions de dollars en 2005. Mais avant d'atteindre les écoles, tout manuel scolaire québécois doit obtenir l'approbation du gouvernement.

En chantier depuis 1996

Les récents changements dans le réseau scolaire québécois ont affecté le milieu de l'édition, car la refonte des programmes des écoles primaires et secondaires constituait l'un des 10 chantiers prioritaires du rapport des états généraux sur l'éducation de 1996. Alors que cette réforme est en marche et qu'elle atteint maintenant la 2e année du secondaire, les éditeurs de manuels scolaires planchent sans relâche pour proposer des produits qui correspondent aux nouveaux critères du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS).

Et le projet est énorme: toutes les matières ont fait les frais de la révision des programmes. Il faut donc de nouveaux livres pour tout. Le MELS a annoncé en 2002 avoir signé une «déclaration d'engagement pour la production, l'approbation et le financement des manuels scolaires» avec l'objectif de rendre plus simple et plus rapide la venue dans les classes de ces nouveaux recueils.

«Finalement, cela n'est pas plus simple, rectifie le président et chef de la direction des Éditions Chenelière Éducation, Jacques Rochefort. Sur le fond, ce sont les mêmes exigences et les mêmes normes de qualité qui sont demandées.» Il dit cependant qu'après quelques années de rodage, les habitudes de travail se sont installées et le travail de qualité est plus facilement atteint: «Plus on en fait, plus on devient bon, mais le ministère est toujours aussi sévère qu'avant», précise-t-il.

Un risque qui peut se chiffrer à 1,5 M$

Le risque demeure cependant important pour les maisons d'édition, car présenter un projet de manuel n'est pas suffisant: il faut en produire un exemplaire complet (imprimé et relié) avant que le MELS ne l'approuve. Un investissement qui peut se chiffrer à près de 1,5 million de dollars, affirme Jacques Rochefort, qui est également le vice-président de l'Association nationale des éditeurs de livres: «Ce sont des risques financiers très importants et les éditeurs les assument à 100 %!»

Il ajoute que, si le gouvernement a prévu 169 millions sur quatre années pour l'achat de nouveaux manuels scolaires adaptés à la refonte du niveau secondaire (352 millions au total en incluant le niveau primaire), la réforme a commencé à être appliquée sans que les sommes promises ne soient allouées.

Les manuels scolaires sont donc souvent prêtés aux écoles durant une année complète avant que l'éditeur ne soit payé. Une situation qui impose encore plus de pression: «Beaucoup d'éditeurs ont vécu des moments difficiles depuis la mise en place de la réforme et nous avons assisté à une restructuration de notre milieu», explique Jacques Rochefort.

Des manuels par milliers

Le marché québécois est maintenant dominé par des regroupements. Depuis 2003, Quebecor Média est devenu l'unique actionnaire des Éditions CEC, qui publient, diffusent et distribuent des ouvrages dans toutes les disciplines scolaires, de la maternelle à l'université. Cette maison d'édition possède un catalogue de 1400 titres et distribue plus de 4000 ouvrages différents.

Pour sa part, les Éditions de la Chenelière s'associent en 2002 à Borealis Capital pour ensuite acquérir Gaëtan Morin éditeur et les Publications Graficor, ce qui donnera naissance à Chenelière Éducation. Cette dernière ajoutera le Groupe Beauchemin à sa liste d'acquisitions en 2005. Puis, le 31 août dernier, c'est Transcontinental qui mettait la main sur Chenelière Éducation. Avec plus de 2600 auteurs et 4200 titres, cette maison d'édition publie du matériel scolaire du préscolaire à l'université. Bien qu'il existe encore des maisons d'édition québécoises indépendantes, cette concentration des maisons d'édition scolaire est un phénomène relativement nouveau dans la province.

Vitesse de croisière atteinte

Malgré tout, la réforme a dynamisé le monde de l'édition de manuels scolaires et le volume de travail est devenu imposant pour les éditeurs. Les maisons d'édition ont donc embauché du personnel pour répondre à la demande. Dans tous les domaines, les auteurs, les consultants scientifiques et pédagogiques se sont mis à l'oeuvre pour répondre aux nouvelles demandes du ministère. Les équipes de travail sont plus grandes, mais la pression est néanmoins terrible sur les éditeurs pour proposer des manuels conformes à temps pour la rentrée scolaire.

«Pour nous, l'investissement est important en temps et en argent. Et nous avons revu notre manière de travailler», relate Jacques Rochefort. Puisqu'il faut ajuster les manuels, c'est aussi toute la méthode de création qui doit être mise à jour. Les adaptations et les transformations d'ouvrages déjà existants (en plus de la création de nouveaux outils de travail tant pour les étudiants que pour les professeurs) demandent une implication importante, car l'organisation et la structure de la pédagogie sont dorénavant différentes. Mais après quelques années de rodage, les éditeurs sont maintenant au fait des impératifs de la réforme et rares sont les manuels qui sont refusés.

«Au début, c'était plus long de produire les manuels et de les faire approuver, mais on a maintenant atteint un rythme de croisière confortable», conclut Jacques Rochefort.

Collaborateur du Devoir