Virage du succès - Les enseignants réclament une révision complète de leurs conditions de travail

À l'heure de l'implantation de la réforme scolaire — le fameux «Virage du succès» —, les principaux syndicats d'enseignants aux niveaux primaires et secondaires du Québec questionnent tout autant la mise en place du nouveau système d'évaluation des étudiants que la formation des professeurs.

Une réforme de l'envergure de celle initiée par les États généraux de 1996 ne se fait pas sans provoquer de profonds remous, dans le corps enseignant par exemple, qui entend dire son mot sur les aspects pédagogiques et économiques de cette refonte majeure.

Un des aspects litigieux de la réforme concerne le système d'évaluation. Les étudiants continueront d'être notés pour certaines matières — le français, les mathématiques — mais devront en outre être évalués en matière de compétences transversales, qui s'articulent autour de la pédagogie par projets. Si les axes de ces compétences ont été identifiés — méthodologie, communication, développement intellectuel, développement personnel et social —, le ministère de l'Éducation ne rendra publique qu'en juin prochain la manière dont ils seront évaluées, alors que l'implantation du «Virage...» est déjà en cours au primaire.

Au niveau secondaire, 15 écoles pilotes ont été choisies pour initier la réforme en janvier prochain; en septembre 2003, elle sera implantée dans une école par commission scolaire pour être obligatoire au premier cycle pour la nouvelle cohorte, un an plus tard.

Évaluation problématique

Céline Twigg est coordonnatrice du Regroupement enseignement privé de la Fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ), qui représente 26 syndicats. Elle considère que l'évaluation selon les compétences transversales s'avère hautement problématique. Comment évaluer le développement social d'un élève, alors que chacun a sa personnalité propre? Avec quel système de notation? «Les professeurs n'ont pas encore été formés pour cela, et il faut aussi tenir compte de la tâche que cela représente, étant donné le nombre d'élèves.»

Le questionnement de l'évaluation est partagé par la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE), qui regroupe l'ensemble des commissions scolaires primaires et secondaires du Québec, incluant le préscolaire et la formation aux adultes. Johanne Fortier, sa présidente, souligne le manque de rigueur du gouvernement dans ce domaine. «Personne ne sait comment ça va se faire! Et le gouvernement veut interdire le redoublage d'un cours ou d'une année à un étudiant, alors que le gros bon sens commande de forger un programme d'aide pédagogique pour ceux qui présentent des retards d'apprentissage. On ne veut pas donner de formation à rabais. Ce qui nous préoccupe sur le plan philosophique, c'est "instruire, socialiser et qualifier"». Or, avec ses différentes mesures, le gouvernement vise de plus en plus, malgré les objectifs énoncés dans la réforme, à hausser le taux de «diplomation» sans se soucier de former de futurs citoyens, de développer leur pleine potentialité d'être humain. Ça engendre un système trompeur, comme dans le cas des écoles refusant des élèves en difficulté pour ne pas «baisser leur cote». Mme Fortier souligne également le danger de mettre en place un système où les professeurs consacrent davantage de temps à l'évaluation qu'à l'enseignement. Cette crainte de la «lourdeur administrative» est d'ailleurs partagée par Mme Twigg

Problèmes de formation

À la FNEEQ, on croit que la réforme sera bénéfique à tous mais que, dans sa formulation présente, elle fragilise les emplois des enseignants formés avant 1997. «Plusieurs matières vont disparaître ou être intégrées dans un cadre plus vaste. Par exemple, le domaine "univers social" comprendra des notions de géographie, d'histoire et d'économie. Un professeur diplômé en histoire avant 1997 n'as pas reçu une formation axée sur le concept de "domaine". Il ne peut enseigner la géographie, sa convention collective l'en empêche de toute façon. Nous travaillons pour que les enseignants puissent recevoir une formation adéquate et ainsi garder leur emploi.»

Pour la coordonnatrice du Regroupement enseignement privé, le calcul du temps de travail pose également problème: «L'ancien modèle, basé sur des grilles de 50 minutes, ne peut plus s'appliquer. On fonctionnera dorénavant avec des périodes de 75 minutes, ce qui va fractionner le temps d'enseignement et pourrait créer des emplois à temps partiel, faire perdre des avantages sociaux aux enseignants.» En ce sens, la FNEEQ s'emploie à faire accepter aux commissions scolaires une comptabilité du temps de travail sur une base annuelle.

De son côté, la FSE s'est mobilisée pour que des budgets réalistes soient attribués à la formation des enseignants. «ll faut s'assurer que la réforme réponde aux besoins du milieu, affirme Mme Fortier. C'est pourquoi nous avons instauré des tables de suivi aux niveaux local et national. Nous avons demandé et obtenu que les commissions scolaires aient des budgets pour la formation des professeurs et qu'ils ne servent qu'à ça. Un budget de deux ans est actuellement prévu pour chacun des cycles de la réforme; nous avons demandé au MEQ que le budget soit réévalué pour trois années de formation, et le MEQ a reconnu que c'était effectivement la période de temps nécessaire pour que les professeurs soient formés adéquatement.» Le 27 septembre dernier, dans le cadre d'une table de suivi nationale, la FSE y allait d'ailleurs de suggestions budgétaires au MEQ, non disponibles au moment d'écrire ces lignes.

Modèle suisse

Si la mise en place du «Virage...» demande beaucoup d'effort et de concertation de part et d'autre, certains, comme Daniel Arcand professeur préscolaire à l'école de Sutton, sont convaincus de son utilité. Père de deux enfants, M. Arcand, par l'entremise de l'École nationale de cirque et de l'école du Cirque du Soleil, a enseigné du primaire au collégial. «Le modèle québécois de la réforme est selon moi fortement inspiré de la Suisse, dit-il. À l'époque, les enseignants et les parents de là-bas ont eu les mêmes craintes que ceux d'ici actuellement vis-à-vis de l'évaluation. Mais aujourd'hui, tout le monde est très content. Je crois beaucoup à la pédagogie par projet. C'est beaucoup plus dynamique d'intéresser l'enfant à des initiatives dans l'apprentissage que de le confiner à une simple prise de notes. S'il aime le hockey, par exemple, ça peut être une très bonne base pour apprendre comment fonctionnent les statistiques.»