M. pragmatisme - Le ministre Jean-Marc Fournier réfléchit à la meilleure manière de valoriser l'éducation

Jean-Marc Fournier
Photo: Jacques Nadeau Jean-Marc Fournier

Jean-Marc Fournier a beau coiffer le titre de ministre de l'Éducation, on l'associe encore bien plus à un urgentologue paré à sauver des situations qu'à ce grand manitou de la réforme, fin spécialiste des collèges et des universités. Cette semaine, il faisait une première tournée des médias, presque un an après sa nomination au saint des saints des écoles.

C'était à la fin de février 2005, lors de sa première sortie officielle devant les médias. Tout droit venu du giron des Affaires municipales, le ministre Jean-Marc Fournier agrippait les cornes de l'Éducation à la dure, en pleine tourmente étudiante. «Pour l'avenir, si on veut avoir de bonnes relations, il faudrait s'assurer qu'il n'y ait pas de blessés», avait-il lancé à l'intention des groupes étudiants, qui manifestaient bruyamment leur grogne au sujet d'une enveloppe de 103 millions de dollars de bourses brusquement transformée en prêts.

C'était un démarrage digne de la plus fumante des casernes de pompiers: en faisant cet appel au calme pour gagner un processus de négociation efficace, M. Fournier avait indiqué qu'entre éducation et sécurité publique, il n'y avait qu'un pas.

Après avoir serré la pince des étudiants et retourné les millions là où ils étaient, on n'a plus tellement vu le ministre, l'apercevant de temps à autre à la faveur d'une inauguration ou d'un engagement financier. Sans plus. Puis, c'est à nouveau un climat tendu qui l'a sorti du garde-robe au moment où le train des négociations avec les enseignants lui enjoignait de réclamer le moins de perturbations possible, évitant du mieux qu'il le pouvait de «jeter de l'huile sur le feu».

«Vous savez comment ça fonctionne, ces négociations-là... », affirmait-il cette semaine au Devoir. «Les enseignants disent que le ministre et le gouvernement sont pourris, et le ministre dit qu'il aime beaucoup les enseignants, ce qui est vrai... »

Après le point final — et radical — de la négociation, en décembre, sur le thème de la loi spéciale, M. Fournier peut désormais se balader avec son programme d'éducation sous le bras. «2006, c'est l'année de l'éducation», a-t-il répété à plusieurs reprises au cours de son exposé-bilan destiné à marquer les bons coups à venir: 90 minutes additionnelles par semaine au primaire l'an prochain, plus d'éducation physique et d'arts, l'entrée de l'anglais en première année, un examen serré des bons et des moins bons coups de la réforme, le retour possible des notes sur les bulletins, une manne d'Ottawa pour soulager les besoins des cégeps et des universités, alouette!

Lors de son passage chez nous, il ne l'avait pas sous le bras, mais il l'avait bien en tête, le rapport Gervais sur l'accès à l'éducation, commandé par le premier ministre Jean Charest dans la foulée du Forum des générations, en 2004. Les représentants cadres de tous les réseaux, les syndicats et les étudiants se sont assis à la même table et ont conclu que l'état actuel des finances publiques, combiné à la diminution démographique, créait un contexte idéal pour modifier la carte du financement de l'éducation.

Pour se faire une tête

«Je pourrais donner mes opinions personnelles, celles du ministre, sur plein de chantiers», a expliqué M. Fournier, qui a confié avoir lancé une série d'études pour se faire une tête sur certains sujets, dont les droits de scolarité, la hauteur du financement public du réseau privé et les façons de mailler les différents ordres d'enseignement. «Le problème avec ça, c'est que ce serait envoyer un signal avant même que les groupes de travail qu'on veut mettre sur pied puissent faire le travail. Les opinions du ministre peuvent évoluer lorsque des scientifiques font le tour de la question pour lui. [...] Mon opinion à moi, pour qu'elle soit convaincante auprès de la population, il faut qu'elle soit établie avec des études. C'est à cela qu'on travaille.»

Jean-Marc Fournier l'affirmera plusieurs fois en cours d'entrevue: c'est M. Pragmatisme qui est aux commandes de l'Éducation. Le côté pratico-pratique du ministre semble d'ailleurs prendre le dessus lorsqu'il raconte avoir été estomaqué, à son arrivée, de ne pas comprendre le libellé des bulletins version réforme, ou encore de ne pas avoir réussi à mettre la main sur une étude confirmant les effets d'une modulation des droits de scolarité à l'université, comme Le Devoir le rapportait jeudi.

Cette volonté d'être concret l'a guidé, affirme-t-il, au moment de demander qu'on fouille la question des notes sur les bulletins — dont il se dit «secrètement» partisan — et qu'on évalue le véritable impact de la réforme. «Depuis un an, j'ai toujours gardé la même approche, une approche très pragmatique, c'est-à-dire de regarder ce qui est brisé, ce qui ne l'est pas, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, où on met l'énergie et où on n'en met pas.»

Pas de brusquerie

En coulisses, plusieurs avaient pressenti en Jean-Marc Fournier l'homme des consensus, pas du tout partisan de la méthode dure. Le réseau collégial, promis l'an dernier à une impressionnante métamorphose, n'a pas été touché depuis, donnant même l'apparence d'être ignoré. «J'ai compris que pour aller chercher de la souplesse, il ne fallait pas envisager des transformations sous la recette radicale qui chambarde beaucoup de choses», a expliqué M. Fournier. «Il faut le faire en respectant le rythme des choses et des gens qui sont là. Ça ne sert à rien d'arriver et de dire: "On va faire les choses comme ça!" Il faut espérer plutôt qu'il y ait un dialogue qui s'ouvre.»

Voyant que la seule pensée d'un rapprochement entre le secondaire professionnel et le collégial technique laissait croire en 2004 qu'un réseau voulait engloutir l'autre, le ministre aurait donné le signal d'arrêter toute manoeuvre brusque, conseillant plutôt à tout le monde de chercher un point rassembleur. Faites-moi signe lorsque vous vous serez entendus!, aurait-il dit, selon certaines sources. On chuchote d'ailleurs qu'il annoncera sous peu une façon de marier les réseaux secondaire et collégial dans des régions où ce maillage sera profitable.

Comme d'autres ministres de l'Éducation avant lui, M. Fournier se désole du faible taux d'appréciation de la valeur éducation dans le coeur et la tête des Québécois. «J'ai été fasciné par un résultat de sondage où, grosso modo, pour l'est du Canada sans le Québec, c'était autour de 80 % des gens qui reconnaissaient l'importance de l'éducation, tandis qu'au Québec, on était en bas de 60 %», a-t-il expliqué.

Une part du blâme pourrait toutefois revenir aux patrons de l'éducation, qui arrivent mal à redorer l'image de l'école auprès des parents. «Je pense qu'il faut en parler et en reparler encore. Il faut faire le lien entre l'éducation et l'avenir social et économique du Québec, parler de la place qui est offerte aux familles dans nos institutions», a expliqué M. Fournier, qui s'étonne encore «de rencontrer des gens qui ne savent même pas qu'un conseil d'établissement existe dans chaque école».

Le ministre a affirmé réfléchir en ce moment à une façon de porter efficacement ce message de la valorisation de l'éducation, de sorte que tout le monde comprenne que l'école lui appartient. «Je souhaite que l'école ouvre ses portes, et pas juste aux élèves! Que les familles, les parents aient un mot à dire et qu'ils sentent vraiment qu'ils ont la place pour dire un mot. Pas seulement au conseil d'établissement mais dans les commissions scolaires, qui représentent aussi un palier local.»

Pour cela, il faudra qu'on arrête de pointer «l'édifice G» pour régler les moindres maux de l'éducation. «Honnêtement, ça m'étonne que tout passe toujours par le G dans l'esprit des gens, et pour toute matière, de la fermeture d'une école au réaménagement des groupes dans un établissement. Comme si Québec pouvait régler le cas d'Amos et de Chandler en même temps... »

Jean-Marc Fournier semble disposé à agiter sa baguette pratique dans plusieurs dossiers, du réinvestissement des universités à une rénovation de la réforme en passant par des ajustements au collégial. Mais le vent de remaniement ministériel qui souffle sur la colline parlementaire et qui annonce une bourrasque imminente lui laissera-t-il le temps de se servir de cette baguette comme il le souhaiterait? L'avenir le dira.