Plus de deux millions d’animaux d’élevage abattus chaque jour pour nous nourrir

Chaque jour au Canada, plus de 2,3 millions d’animaux d’élevage sont abattus pour la consommation humaine. En 2022, un record de 854 millions d’animaux de ferme ont trouvé la mort, selon des données colligées par Le Devoir. Un chiffre 22 fois plus élevé que la population d’humains au pays.

« Ce sont des chiffres étourdissants, laisse tomber Me Sophie Gaillard, directrice générale par intérim de la SPCA Montréal. Quand on rentre dans des chiffres aussi élevés, c’est assez difficile de concevoir à quoi peuvent ressembler plus de 800 millions d’animaux par année. » Une réalité certes insaisissable par son gigantisme et qui est souvent aussi méconnue des consommateurs.

Les chiffres ne cessent d’augmenter au fil des années. En 2019, un record précédent de 833 millions de bêtes ont été abattues au pays, avant de connaître un léger ralentissement l’année suivante en raison de la pandémie de COVID-19 (803 millions). La cadence a repris en 2021, avec plus de 825 millions d’animaux abattus à travers le pays.

C’est un massacre de masse.

En 2022, le Canada a ainsi abattu 29 millions d’animaux supplémentaires que l’année précédente — et même 151 millions de bêtes de plus que dix ans auparavant.

Et ce bilan, calculé à partir des rapports d’abattage mensuels et hebdomadaires du ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada, bien que colossal, s’avère incomplet. En effet, les chiffres rapportés par le ministère ne prennent pas en compte les animaux qui perdent la vie dans les fermes, ceux qui décèdent dans le transport et les poussins mâles des poules pondeuses tués dès leur naissance puisqu’ils n’ont aucune valeur dans la chaîne alimentaire.

Plus de poulets

Mais bien que le nombre d’animaux abattus suive une courbe ascendante, une tendance à la baisse de la consommation de viande rouge est observée. Au Canada, la consommation annuelle de boeuf est passée de 38 kg (en poids abattu) par habitant en 1980 à 24 kg en 2021. Même chose pour la consommation de porc, qui est passée de 32 kg à 19 kg par Canadien durant la même période.

« La consommation de porc et de boeuf a diminué d’environ du tiers [depuis les années 1980], indique Me Camille Labchuk, directrice exécutive d’Animal Justice, un organisme composé d’avocats oeuvrant pour donner une voix légale aux animaux au Canada. Mais les gens remplacent ces viandes par du poulet. » Et puisque les poulets sont beaucoup plus petits que les autres animaux de ferme, il faut en tuer considérablement plus pour obtenir la même quantité de viande.

C’est notamment ce qui explique que les animaux abattus sont en grande majorité des poulets de chair, soit les poulets à griller commerciaux. Plus de 778 millions de jeunes poulets avaient été abattus en 2022 au pays pour devenir des poulets de rôtisserie — représentant à eux seuls 91 % des têtes abattues cette année au Canada.

Plus de 24 millions de poules pondeuses et de poulets reproducteurs ont aussi été mis à mort pour être transformés en croquettes de poulet, bouillon et autres produits dérivés.

Ces chiffres astronomiques pour l’abattage des poulets de chair sont semblables au Québec. Selon les données de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, plus de 194 millions de poulets de chair ont été abattus au Québec en 2022 — soit le quart de tous les poulets abattus au pays durant l’année. La province a abattu près de 10 millions de poulets de plus qu’en 2021.

C’est certain que les modes de production industriels sont à améliorer.

 

Une partie non négligeable de la viande rouge produite au Canada ne reste toutefois pas au pays. Par exemple, 45,5 % de la production de boeuf au Canada a été exportée en 2021. Et des 2,2 millions de tonnes de porc produites au Canada en 2021, 1,5 million de tonnes ont été exportées — soit 68,7 %.

Le Québec occupe d’ailleurs une part importante dans ces exportations, particulièrement pour les porcs d’élevage — la province étant le plus important exportateur du Canada. En effet, le Québec fournit environ 40 % des exportations canadiennes de viande de porc, selon les données du gouvernement du Québec.

Source de débat

 

Ces données monumentales sur l’abattage des animaux ne manquent pas de susciter le débat. Là où certains perçoivent les animaux d’élevage comme une nécessité pour nourrir une population sans cesse grandissante, d’autres y voient une source de souffrance évitable.

Me Alain Roy, professeur de droit animalier à l’Université de Montréal, fait sans conteste partie de cette seconde catégorie. « C’est un massacre de masse […] qui témoigne de l’ampleur du désastre sur le plan de l’éthique animale et sur le plan environnemental », tonne-t-il, en rappelant que les animaux sont des êtres sentients, c’est-à-dire qui ressentent la douleur et vivent des émotions qui leur permettent de percevoir leurs expériences de vie de manière subjective.

« Mes préférences alimentaires valent-elles la souffrance des animaux ? Pour moi, la réponse est clairement non », dit-il en estimant que bien des personnes pratiquent un aveuglement volontaire. « Le consommateur qui veut son steak va tout faire pour éliminer la dissonance cognitive qui le rend extrêmement mal à l’aise, poursuit-il. Il va se convaincre que les animaux sont destinés à finir dans son assiette, que c’est comme ça que ça marche et qu’on fait tout pour qu’ils ne souffrent pas. »

Mais pour la Dre Caroline Kilsdonk, vétérinaire spécialisée en bioéthique, il ne faut pas pour autant diaboliser la consommation de viande. « À mon sens, ce qui est important, c’est de maintenir la capacité de dialogue », souligne-t-elle. Or, les tenants des idéologies antispéciste et abolitionniste ont une « vision qui est très catégorique » et qui peut mener à une polarisation du débat qui s’avère contre-productive pour faire avancer les questions éthiques, croit-elle.

« Pour eux, c’est complètement immoral de tuer un animal pour le consommer et l’utiliser […] mais on ne peut pas entrer en discussion avec ces gens-là pour essayer de leur montrer que c’est moral », déplore-t-elle. La vétérinaire croit néanmoins qu’il est tout à fait « logique » que l’on tende, comme société, vers une diminution de la consommation de viande, accompagnée d’une amélioration des conditions de vie des animaux d’élevage. « C’est certain que les modes de production industriels sont à améliorer », dit-elle.

D’un modèle extensif à intensif

Le mode d’élevage intensif a fait son apparition dans les années 1950 en prenant le relais de l’élevage extensif — qui préconisait un élevage des animaux à l’extérieur avec une alimentation au pâturage. « Après la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu un processus d’intensification assez rapide. On a cherché des moyens de ramener les animaux dans un espace plus compact et dans un mode plus productiviste », explique Jamie Dallaire, professeur au Département des sciences animales de l’Université Laval spécialisé en comportement et bien-être animal.

Un nouveau mode de production qui a permis de répondre à la demande croissante de nourriture pour la consommation humaine en réalisant des gains en productivité. Les bêtes ont été confinées à l’intérieur, dans une densité plus grande, et nourries avec une alimentation provenant de l’extérieur plutôt qu’au pâturage. Une évolution qui soulève toutefois des préoccupations en matière de bien-être animal — bien qu’elles ne soient pas propres au modèle intensif.

« Il y a des défis en ce qui a trait au bien-être animal tant avec le mode extensif [prédateurs, intempéries, accès à la nourriture] qu’avec le mode intensif [limitation de la liberté de mouvements et de la possibilité pour les animaux d’exprimer leurs comportements naturels], souligne Jamie Dallaire. Mais de façon générale, les défis sont plus difficiles à relever en mode intensif qu’en mode extensif. »

Dans les dernières années, les préoccupations sans cesse grandissantes des consommateurs pour un élevage plus soucieux du bien-être animal ont permis de faire évoluer les pratiques. L’agriculture biologique a aussi permis un retour, dans certaines fermes, à un élevage plus extensif. Mais il n’en demeure pas moins que « le progrès réel [pour le bien-être des animaux] est plus lent que le changement des attitudes [des consommateurs] », mentionne Jamie Dallaire.

Méthodologie

Le Devoir a analysé les fichiers de données de l’abattage mensuel de viandes rouges et de l’abattage hebdomadaire de volaille qui regroupent les animaux d’abattoirs provinciaux et fédéraux. Les fichiers proviennent de l’Agence canadienne d’inspection des aliments et des établissements, compilés par Agriculture et Agroalimentaire Canada, Division de l’industrie animale.
Les données sur les abattages dans les établissements fédéraux sont généralement finales lorsqu’elles sont affichées en ligne, tandis que les données sur les abattages dans les établissements provinciaux accusent généralement un retard de 1 à 3 mois.



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