Les soirées Tupperware prennent le virage virtuel

Les soirées Tupperware, telles qu’on les connaît depuis les années 1950, sont en voie de disparition. La pandémie de COVID-19 a accéléré le transfert des ventes vers la sphère virtuelle. Et cette métamorphose semble même avoir eu des effets bénéfiques pour certains représentants au Québec, qui ont vu leurs ventes exploser malgré les difficultés financières de l’entreprise en 2022. Incursion dans cet univers où les plats de plastique sont rois.

À l’ouverture de son Facebook live, Mélanie Fontaine explique, pelle à la main, comment elle recueille les cendres de son foyer qui serviront à fabriquer son savon à lessive. Après avoir donné quelques conseils sur cette opération, elle allume son feu. C’est sur ce foyer au bois qu’elle fera une recette de pains fourrés devant son auditoire virtuel, agrémentant son propos d’anecdotes et de conseils. Bien sûr, tous les accessoires utilisés sont de la marque Tupperware, du chaudron aux ustensiles, en passant par une panoplie de bols et de plats. Bienvenue dans le monde de Tupperware, à l’aube de 2023.

Enseignante au primaire, mère de quatre enfants, Mélanie Fontaine est propriétaire d’une ferme avec son conjoint. En 2020, elle s’abonne à Tupperware pour pouvoir acheter au rabais des Intelli-frais, ces contenants qui permettent de conserver les fruits et légumes plus longtemps. Elle se met à vendre elle-même des produits Tupperware pour rapidement se rendre compte qu’elle fait plus de revenus en vendant des plats de plastique qu’avec l’enseignement. La seconde année, elle décide de prendre une année sabbatique. Travaillant de la maison, ses revenus grimpent à 150 000 $. Elle fait une croix sur sa carrière en enseignement. Elle est désormais connue comme « Tupperfarmer » auprès de ses milliers d’abonnés. « Je n’aurais jamais pensé ne pas être enseignante dans la vie. Je pensais faire ça jusqu’à ma retraite », relate-t-elle.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mère de quatre enfants et propriétaire d’une ferme avec son conjoint, Mélanie Fontaine travaille de la maison, ses revenus grimpant à 150 000 $, ce qui l'a encouragé à faire une croix sur sa carrière en enseignement.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Outre les revenus alléchants attribuables notamment aux abonnements et à l’équipe de vendeurs et vendeuses qu’elle a recrutés, elle a droit à une voiture fournie et à des voyages payés par Tupperware.

En direct de sa cuisine

De son côté, Martine Filiatrault, qui s’est lancée dans l’aventure Tupperware en 2016, animait des soirées Tupperware dans le salon d’une hôtesse. La pandémie et l’interdiction des rassemblements ont cependant obligé les représentants de Tupperware à se tourner vers le virtuel. Au début, des séances de vente ont été organisées sur Zoom, mais cette formule s’est avérée un échec. La plateforme Facebook Live a beaucoup mieux fonctionné, indique Martine Filiatrault.

En fait, la sphère virtuelle s’est avérée beaucoup plus lucrative que les soirées dans le salon des clientes. « Au lieu de parler à 10 personnes dans un salon comme avant, là, on peut avoir 50, 100, 150 personnes de partout au Canada qui se joignent à nous. Alors, cela a vraiment ouvert les portes », relate Mme Filiatrault. « On pouvait faire cinq heures de travail pour se déplacer chez les gens et faire les démonstrations à domicile, pour aller chercher de 500 à 600 $ de ventes. Maintenant, on fait un live, ça nous prend deux heures. On est chez nous. On n’a pas à sortir. On a tout notre stock et on peut aller chercher 2000 $ de ventes dans le même live. »

Je n’aurais jamais pensé ne pas être enseignante dans la vie

 

« Clairement, notre commerce a explosé », dit-elle, admettant du même coup qu’elle n’entend pas revenir à l’ancienne formule des soirées Tupperware chez les clientes.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Tous les accessoires utilisés par Mélanie Fontaine lors de ses Facebook « lives » sont de la marque Tupperware, du chaudron aux ustensiles, en passant par une panoplie de bols et de plats.

Les conseillères et les directrices Tupperware — il y a quelques hommes aussi — n’ont pas toutes connu ce même succès. En août dernier, Le Journal de Montréal faisait d’ailleurs état d’une vague de démissions chez les vendeuses, en raison de la chute de leurs revenus, mais aussi de leur inconfort face au passage au virtuel et de la perte du contact direct avec la clientèle. « Sur 10 personnes, 9 vont arrêter avant la première année. Il y a un roulement », reconnaît Sylvain Lalonde, directeur Tupperware. « Ce n’est pas tout le monde qui a la persévérance et qui accepte de se faire dire non. Juste passer l’étape de s’annoncer comme un monsieur ou une madame Tupperware, il y en a beaucoup qui ont de la difficulté avec ça, qui se cachent et ne s’assument pas. Si tu ne t’assumes pas, c’est difficile d’être convaincant et de réussir. »

76 ans de récipients en plastique

Fondée en 1946 par Earl Tupper, la compagnie Tupperware a connu des débuts difficiles. Chimiste, Earl Tupper avait créé des récipients de plastique qui, en plus d’être légers et incassables, étaient dotés de couvercles hermétiques. Vendus en magasin, les produits ne trouvaient pas preneurs. C’est Brownie Wise, une femme d’affaires, qui propulsera l’entreprise en développant une méthode de vente à domicile et en misant sur le recrutement de vendeuses indépendantes qui touchent un pourcentage des ventes réalisées. Sa méthode contribuera à l’émancipation des femmes à une époque où elles étaient nombreuses à être confinées à leur foyer.

Tupperware ne se porte pas aussi bien, 76 ans plus tard, que dans les années 1960. En novembre dernier, l’action de Tupperware Brands a perdu plus de 40 % de sa valeur. L’entreprise a affiché une baisse de ses ventes de 20 % comparativement à l’année précédente, avec des dettes dépassant 700 millions. Le spectre de la faillite menace-t-il l’entreprise ?

Sylvain Lalonde ignore ce qui attend l’entreprise. « Je n’ai aucun pouvoir sur la façon dont ils gèrent l’entreprise, sur leurs dépenses et les décisions du passé. » Mais il ne s’inquiète pas outre mesure. Au Québec, affirme-t-il, Tupperware a le vent dans les voiles. Il soutient que l’organisation dont il fait partie, Les Diamants — une compagnie dirigée par Maria Meriano qui occupe une part importante du marché Tupperware au Québec — a triplé ses ventes depuis le début de la pandémie, passant de 16 à 50 millions entre 2019 et 2021.

Clairement, notre commerce a explosé

 

Selon lui, c’est la capacité des représentants et représentantes à s’adapter aux contraintes liées à la pandémie qui leur a permis de bien s’en tirer, ce qui ne serait pas le cas ailleurs en Amérique du Nord. Et le confinement a redonné le goût aux Québécois de cuisiner.

Vive concurrence

Directeur de l’Institut de vente HEC Montréal, Jean-Luc Geha croit que les représentants Tupperware qui connaissent le succès sont minoritaires. « C’est certain que ceux qui ont eu du succès, c’est parce qu’ils se sont rebâtis pour fonctionner de façon différente en employant de nouvelles technologies à leur disposition », avance-t-il. « Les médias sociaux sont un monde à part. Je ne suis pas surpris que ce ne soit pas évident pour tous les représentants Tupperware. »

Basé sur un principe de vente pyramidale avec la vente de produits et le recrutement de vendeurs, Tupperware ne suit cependant pas un schéma à la Ponzi, une pratique illégale, explique l’expert.

Selon lui, les difficultés financières de Tupperware Brands ne sont pas liées aux méthodes de vente, mais bien aux transformations de la société — « Les gens manquent de temps », souligne-t-il — et aux produits eux-mêmes dont les équivalents sont nombreux aujourd’hui sur les rayons. À ses débuts, rappelle-t-il, l’entreprise proposait des produits bien supérieurs en qualité face à ses concurrents, mais cet écart s’est amenuisé au fil des décennies. S’ils sont chers, les produits Tupperware sont durables et même garantis à vie, mais à l’ère des achats jetables, leur attrait n’est plus le même, dit-il.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Martine Filiatrault s’est lancée dans l’aventure Tupperware en 2006, a été modifiée. Il s'agit bien de 2016.

 

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