Au Québec gît l’énergie

Le parc automobile québécois sans cesse en croissance est maintenant composé de plus de VUS que d’autos.
Illustration: Laurianne Poirier Le parc automobile québécois sans cesse en croissance est maintenant composé de plus de VUS que d’autos.

La grande orgie consumériste de fin d’année reprend. Cette série s’intéresse aux conséquences socioéconomiques, environnementales et sanitaires de quelques objets et services bon marché et surconsommés. Troisième arrêt : l’énergie cheap.

S’il fallait ramener la consommation d’énergie au Québec à une image, ce serait celle d’un VUS surdimensionné stationné devant une grande maison de banlieue mal isolée, dans un quartier sans trottoirs, mal desservi par le transport en commun.

Comme les autres Canadiens, les Québécois utilisent et gaspillent de l’énergie à qui mieux mieux. Nos maisons sont encore souvent des passoires. Les normes écologiques de construction des nouvelles demeures datent d’un autre siècle. Les véhicules privés gonflent en taille autant que les habitants. Le rail, qui a pourtant servi à défier ce pays continent, reste maintenant sous-utilisé, quand il n’a pas carrément disparu pour le transport des biens comme des personnes.

Le rapport de cet automne publié par l’Agence internationale de l’énergie établit qu’un habitant du Canada emploie quatre fois plus d’énergie (340 gigajoules par habitant en 2019) que la moyenne mondiale (79 GJ) et deux fois plus qu’un résident de l’Union européenne. Le Canada arrive au cinquième rang mondial des plus grands consommateurs énergétiques, derrière le Qatar et l’Islande, mais devant les États-Unis ou la Russie. En additionnant toute sa consommation (chauffage, climatisation, éclairage, transport…), un Québécois dépense plus de deux fois plus d’énergie qu’un Allemand ou un Français.

Bref, ici, on consomme trop et on consomme mal l’énergie surabondante. « Il y a un rapport évident entre le coût de l’énergie et sa consommation, dit Émile Boisseau-Bouvier, analyste des politiques climatiques chez Équiterre, un groupe de pression écologiste québécois. Si un produit n’est pas cher, évidemment, ça dérange moins de le perdre, de le dilapider, de le surconsommer. On le voit bien en ce temps des Fêtes : les gens sont pris de frénésie d’achats devant tous les rabais offerts par les marchands. On réagit tous aux indices de prix. »

Une culture de la surconsommation

Le professeur Pierre-Olivier Pineau, spécialiste des politiques énergétiques à HEC Montréal, rappelle une autre évidence concernant la production d’énergie bon marché ici même.

« L’absence de menace géopolitique sur les approvisionnements a des effets, dit-il. Nous produisons tout au Canada, le pétrole, le gaz naturel, l’uranium, le bois, l’électricité. Cette abondance permet une certaine nonchalance par rapport aux approvisionnements et le maintien d’une culture de la consommation. Mais ce qui est très clair aussi, c’est qu’on utilise trop d’énergie par rapport à ce qui est nécessaire pour conserver le même niveau de vie. On pourrait le garder tout en en consommant beaucoup moins. »

Dans leur livre Comment notre monde est devenu cheap (2018), qui raconte une « histoire inquiète de l’humanité » autour de sept objets bon marché, Raj Patel et Jason W. Moore rappellent que le système énergétique du capitalisme accomplit plusieurs tâches en même temps. L’énergie cheap réduit les coûts et augmente les profits. Le charbon bon marché produit de l’acier bon marché. L’électricité ou l’essence peu coûteuses réduisent les dépenses du budget familial et maintiennent les bas salariés à flot. Tout se tient et, quand la production va, beaucoup va !

Ce système productiviste pollue la planète depuis deux siècles avec pour conséquences les changements climatiques, qui menacent le monde entier. D’un point de vue écologique, le bas prix de l’énergie ne reflète pas ses coûts réels. Les extractions fossiles coûtent peu parce qu’on les subventionne et qu’on ne les taxe pas à la hauteur de leur coût environnemental ni de leur coût social.

Entre 2018 et 2020, le Canada a donné plus de subventions au secteur pétrolier et gazier que n’importe quel autre pays du G20. La moyenne dans ce groupe était de 2,5 fois plus de financement alloué aux énergies fossiles qu’aux énergies renouvelables. Au Canada, on en donne 14,5 fois plus.

Les critiques de cette « cheapisation » de la nature et de ses ressources ne demandent « surtout pas de revenir à l’âge de pierre », comme le propose de manière ironique et imagée le porte-parole d’Équiterre. Ils souhaitent seulement des modifications fondamentales, raisonnables et équitables pour tous les habitants de Gaïa.

« D’autres pays ont le droit d’augmenter leur niveau de vie à leur tour, dit M. Boisseau-Bouvier. Il faut donner une chance à tous d’améliorer leur sort, et nous devons donc faire preuve d’une redoutable efficacité dans nos ressources. C’est en réduisant notre consommation que nous changerons vraiment les choses. Il faut produire moins et mieux pour permettre à d’autres d’augmenter à leur tour leur consommation énergétique. »

Un monde de gaspillage

Le comble de la consommation, c’est le gaspillage. En transport, ce péché économico-écologique frise la faute criminelle. Le parc automobile québécois sans cesse en croissance est maintenant composé de plus de VUS que d’autos. On écrase même le modèle des années 1950 avec ses voitures paquebots. Le Ford Expedition (14 litres/100 km en ville) pèse maintenant 2722 kg et fait plus de 5 mètres de longueur. La mythique et excentrique Cadillac Eldorado lancée en 1953 pesait une demi-tonne de moins pour une longueur comparable.

« Les moteurs consomment moins d’essence, alors les gens en achètent des plus gros, fait observer le professeur Pineau. Notre richesse collective associée au relatif bas prix du pétrole comme à l’efficacité des véhicules repousse les contraintes sur leur nombre et leur taille. L’effet de masse fait qu’on consomme plus de pétrole qu’il y a vingt ans. C’est tout un paradoxe et tout un problème. Le petit véhicule est offert, mais il n’est pas choisi et, ça, c’est bien de notre faute. »

Le Québec trône aussi parmi les cancres pour ses faibles notes en matière d’écofiscalité (taxes sur l’essence, immatriculation, stationnement, kilométrage, etc.). Équiterre mise sur un système bonus-malus pour des ponctions touchant les gros véhicules à essence au profit des plus petits modèles, électriques par exemple. Le groupe veut aussi interdire certaines publicités pour les VUS, de la même façon qu’on a déjà réglementé l’industrie du tabac.

« Au Québec, nous avons le plus bas prix pour l’électricité résidentielleen Amérique du Nord, rappelle Émile Boisseau-Bouvier. Ce qui n’encourage pas la modération. Les grandes maisons sont surchauffées. Le Code du bâtiment est désuet. Les piscines ou les jacuzzis sont chauffés même l’hiver. Chaque nouvel objet connecté reste branché toute la nuit. Bref, les bonnes habitudes énergétiques ne viennent pas. Il va falloir changer et devenir véritablement efficaces et économes avec nos ressources. »

Un avenir décarboné

Pierre-Olivier Pineau ajoute que, si on ne s’engage pas ici sur cette voie de la modération et de la conservation, il deviendra encore plus difficile de décarboner l’économie.

Le Québec aura besoin de 137 TWh (milliards de kilowattheures), soit l’équivalent de 17 barrages La Romaine ou 11 fois le parc éolien actuel pour faire face à la demande d’énergies renouvelables. Un rapport d’Hydro-Québec diffusé en novembre montre un potentiel d’économie d’énergie de 24 TWh d’ici une décennie, dont 5,6 dans le domaine résidentiel, 7,4 dans les commerces et les institutions et 9,5 dans les grandes industries.

« Il faut changer de discours sur l’utilisation de l’énergie », dit le professeur, qui évoque des solutions existantes, mais toutes sous-exploitées, comme les subventions aux écorénovations, le frein à l’étalement urbain, le covoiturage ou le retour du rail pour le transport des marchandises.

« Le transport par camion s’est développé au Québec et au Canada de manière ahurissante. On le voit sur les routes. Le transport ferroviaire consomme dix fois moins d’énergie par kilomètre. Il coûte aussi moins cher : un seul chauffeur de locomotive conduit cinquante, voire cent wagons », poursuit M. Pineau.

Dans ce monde du futur souhaitable, l’image de la consommation d’énergie au Québec serait donc plutôt celle d’un véhicule électrique en partage dans un quartier certifié LEED desservi par le transport en commun y compris pour la livraison de marchandises par train…



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