Voyage dans le temps au magasin «5-10-15»

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Yvette et Hermance Desjardins tiennent le fort au magasin «5-10-15» de Squatec que leur mère a fondé en 1945.

C’est peut-être le dernier exemplaire d’une mode commerciale révolue. C’est en tout cas très probablement la dernière enseigne qui l’affirme haut et fort : voici un magasin « 5-10-15 » au cœur du village de Saint-Michel-du-Squatec, dans la région du Témiscouata, à environ une heure de Rivière-du-Loup.

Il est 11 h 30 et Yvette Desjardins est en train de finir son dîner derrière le comptoir du magasin. « On vit pratiquement dans le magasin », dit-elle, en déposant sa fourchette. Sa sœur Hermance sort de l’arrière-boutique pour acquiescer, un grand chapelet de bois au cou : « Si on avait un lit entre les rayons, on dormirait ici. »

Les chiffres 5-10-15 indiquent bel et bien le prix, en cents, que coûtaient au début du 20e siècle la plupart des objets vendus sous cette bannière. « Dans le temps, même une piastre, c’était cher ! » illustre Hermance.

Les deux sœurs âgées respectivement de 89 et 94 ans poursuivent ainsi l’œuvre de leur mère, qui a fondé ce commerce en 1945. Il loge à cette adresse depuis 1959, un grand bâtiment sur le coin, juste devant l’église, à côté de la caisse populaire et devant l’épicerie de la coop locale. « Maman avait un salon de coiffure depuis bien avant ça, alors il a aussi été aménagé à côté », raconte Yvette.

On y vend de tout, et le mot « variété » affiché derrière le comptoir prend tout son sens : vêtements, jouets, horloge, ventilateur, calculatrices, chaussures, décorations de Noël ou d’Halloween, serviettes, boule disco, grill à sandwich… Et maintenant, des masques pour se protéger de la COVID-19.

Certains objets, comme ce téléviseur sur le mur du fond, ont davantage l’air de faire partie du décor que d’être réellement à vendre. « On ne commande plus rien maintenant, on écoule notre stock », admet la plus jeune tenancière, consciente d’être « plus trop jeune », dit-elle.

L’une des marchandises qui se vendent le mieux, poursuit-elle, c’est la laine. « Il y a encore des acheteurs parce qu’on n’en trouve pas partout, de la laine. C’est la même chose pour le Phentex : des gens viennent d’autres villes pour s’en procurer », jure-t-elle. Mais ce qui tient le commerce à flot depuis environ 35 ans, c’est la valideuse de Loto-Québec, qui attire une clientèle régulière. Hermance Desjardins assure que c’est un politicien de la région qui leur avait donné accès à un appareil : « Je vous jure qu’on a eu la première valideuse ici ! »

Un témoin de l’histoire

S’il ne reste que deux ou trois magasins « 5-10-15 » dans toute la province, il fut une époque où ils foisonnaient au Québec. Ce type de bannière est apparu d’abord aux États-Unis dans les années 1870, explique l’historien Jean-Marie Lebel. Spécialiste de la ville de Québec, il date l’arrivée des « 5-10-15 » de ce côté-ci de la frontière au tournant du 20e siècle. Ils ont ainsi marqué plusieurs petites révolutions dans les méthodes de vente, note-t-il.

C’est Frank Winfield Woolworth qui met au point ce concept, en ouvrant son premier « Five-and-dime » comme le veut la version en anglais, dans l’État de New York, puis en Pennsylvanie. M. Woolworth fait fortune à coups de cinq et dix cents, et devient tellement riche qu’il aurait acheté un gratte-ciel en argent comptant à New York. M. Lebel raconte qu’on aperçoit dans le hall de cet édifice de 60 étages une sculpture de l’homme d’affaires qui compte ses petites pièces de monnaie.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Certains objets, comme un téléviseur sur le mur du fond, ont davantage l’air de faire partie du décor que d’être réellement à vendre.

Les magasins à rayons existaient déjà à l’époque, rappelle-t-il, mais cette fois, « la clientèle, c’est l’ouvrier » : « Les grands magasins des villes, notamment Dupuis Frères à Montréal et Paquet à Québec, étaient relativement dispendieux. Et puis on entrait et les prix n’étaient pas écrits : il fallait négocier avec les commis », détaille l’historien.

Dans les « 5-10-15 », les prix étaient donc plus bas et inscrits à l’avance sur les produits ; des produits d’ailleurs en libre-service, un autre changement par rapport aux précédents magasins généraux ou à rayons. « Ils avaient aussi généralement un comptoir-lunch avec un menu typique. Je me souviens d’avoir mangé un vol-au-vent [au poulet] à la King après avoir fait des commissions », relate-t-il.

Dans les années 1960, les premiers Woolco ouvrent leurs portes au Québec, proposant aussi des marchandises à rabais. Les magasins sont cependant beaucoup plus vastes, penchant peu à peu vers les grandes surfaces d’aujourd’hui qui s’installent davantage en périphérie des villes. « Avec l’arrivée des centres commerciaux, c’est aussi le déclin des centres-villes et des “5-10-15” : ils vont fermer les uns après les autres dans les années 1980 », conclut Jean-Marie Lebel.

« Ça nous occupe »

Après avoir survécu aux centres commerciaux, aux Wal-Mart, aux Hart et aux Dollarama, pas question de fermer boutique pour les deux sœurs Desjardins. Elles assurent cependant avoir reçu plusieurs offres d’achat. « Mais ça nous occupe, on aime ça recevoir le monde ici et prendre des nouvelles », dit Yvette.

Il en faudra plus pour les convaincre de laisser aller l’œuvre de leur mère, pour qui elles ont visiblement une grande admiration. Celle-ci a commercé, tout en élevant six enfants, dont un jeune garçon adopté d’une autre famille. « On a commencé ici sans l’électricité, on avait à peine le téléphone », raconte Yvette.

Les temps étaient durs durant la première moitié du 20e siècle dans une région fondée pour l’industrie forestière. Leur père, blessé lors d’une coupe de bois pour ouvrir l’ancienne route autour des années 1940, est mort de la gangrène à l’hôpital après trois ans d’amputations successives. « Il s’est cassé le tibia avec un bout de tronc coupé en biseau, et ça s’est infecté. Dans le temps, c’était pas soigné comme aujourd’hui », raconte la plus jeune des sœurs.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dans les années 1980, avec l’arrivée des centres commerciaux, les magasins «5-10-15» ont fermé les uns après les autres.

La foresterie reste d’ailleurs bien vivante à Squatec — ou « Squatteck », selon l’enseigne vintage du magasin. Au bout de la rue Saint-Marc qui fait face à la boutique, des milliers de billots s’entassent au moulin du Groupe Lebel, une entreprise de transformation du bois. « Ça donne des jobs, mais ça fait encore pas mal de poussière », remarque à nouveau Yvette. Les robes ou chemises sont d’ailleurs recouvertes d’une petite housse de plastique pour les protéger de la poussière ambiante.

Avec la pandémie, les deux complices ont « presque regretté de ne pas vendre de cigarettes et de boissons », dit Hermance, qui a souffert du manque de socialisation durant leur fermeture obligatoire de 2 mois en 2020.

Le repas terminé, les deux femmes se bercent un instant en cadence. La plus jeune des sœurs a déposé un morceau de sucre à la crème tout près d’une tasse où l’on devine un café. Le temps reprend son rythme habituel aussitôt que l’on repasse la porte du « 5-10-15 » de Squatec.

À voir en vidéo