Internet haute vitesse: Bell craint des retards

Bell fait partie des six entreprises avec qui les gouvernements ont conclu une entente de 826 millions de dollars pour déployer 70 kilomètres de fibre optique et donner un accès à Internet haute vitesse à 148 000 foyers québécois.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Bell fait partie des six entreprises avec qui les gouvernements ont conclu une entente de 826 millions de dollars pour déployer 70 kilomètres de fibre optique et donner un accès à Internet haute vitesse à 148 000 foyers québécois.

Deux mois après l’annonce du nouveau plan de Québec et d’Ottawa pour brancher tout le Québec à Internet haute vitesse d’ici 2022, Bell affirme que l’opération connaît déjà des retards qui compromettent la promesse phare du gouvernement Legault.

À moins d’un redressage rapide, les entreprises responsables du déploiement ne seront pas prêtes à temps, a prévenu mardi la présidente de la direction du Québec chez Bell, Karine Moses, dans une lettre au gouvernement québécois obtenue par Le Devoir.

« Il nous apparaît inévitable que certains fournisseurs de service Internet ne seront pas en mesure de respecter leur obligation de déploiement en vertu de leurs ententes respectives avec le premier ministre [François Legault] », a écrit Mme Moses à Stéphane Le Bouyonnec, qui coordonne le dossier du branchement à Internet au ministère du Conseil exécutif.

Bell fait partie des six entreprises avec qui les gouvernements ont conclu une entente de 826 millions de dollars pour déployer 70 kilomètres de fibre optique et donner un accès à Internet haute vitesse à 148 000 foyers québécois. Les autres entreprises sont Vidéotron, Xplornet, Cogeco, Sogetel et Telus.

Baptisée « Opération haute vitesse », l’entente avait été dévoilée en grande pompe en mars dernier à Trois-Rivières par les premiers ministres François Legault et Justin Trudeau. Les deux ordres de gouvernement se partagent la facture à parts égales.

Bell est propriétaire d’une partie importante des poteaux sur lesquels on installe la fibre optique. Dans sa lettre, sa dirigeante au Québec déplore que les fournisseurs de services Internet Vidéotron et Xplornet ne lui transmettent pas leurs demandes d’accès aux poteaux assez rapidement. « Nous n’avons reçu au mois d’avril qu’environ 10 % des demandes que nous aurions dû recevoir, et nous anticipons en recevoir un maximum de 50 % au cours du mois de mai. »

« Qui plus est, Vidéotron et Xplornet ont déjà indiqué, lors de nos rencontres, ne pas être en mesure de satisfaire les attentes pour les mois de juin et juillet », poursuit-elle.

L’entente conclue avec le gouvernement, au printemps, stipulait que les demandes soient transmises à un « rythme constant » afin que Bell soit en mesure de les traiter, ce qui n’a pas été respecté, fait aussi valoir Mme Moses dans sa lettre. « Malheureusement, les fournisseurs de services Internet ne respectent pas du tout cette cadence, alors que Bell a pris les moyens nécessaires afin d’être en mesure de la soutenir. »

L’entreprise presse Québec d’intervenir pour redresser la situation. « Nous empressons le gouvernement à faire valoir ses droits quant aux autres fournisseurs de services Internet », fait-elle valoir.

Pourtant, du côté du gouvernement, on semblait peu inquiété par ces retards vendredi. « Il est trop tôt pour conclure qu’un décalage dans les demandes de permis résultera en un retard dans la livraison des projets », a réagi par écrit la porte-parole du Conseil exécutif, Anne-Hélène Couturier.

Au moment de l’annonce, Québec avait indiqué que des pénalités seraient infligées aux entreprises en cas de non-respect de dates butoirs. Or, il n’est pas question de sévir contre qui que ce soit pour l’instant. « Les FSI [fournisseurs de services Internet] demeurent sûrs de réussir à livrer dans les délais établis et ainsi, éviter les pénalités prévues aux contrats », a indiqué Mme Couturier.

À Vidéotron, on s’explique mal la sortie de Bell. « Cette rhétorique de Bell sur les échéanciers de dépôt de permis commence à ressembler de plus en plus à une tentative d’échappatoire à ses engagements, a réagi l’entreprise par écrit. Toutes les entreprises de télécommunications sont à peu près au même stade quant au nombre de demandes de permis formulées. »

Les demandes d’entrevues du Devoir à Xplornet sont quant à elles restées sans réponse vendredi.

L’envoi de la lettre de Bell survient alors que les entreprises sont déjà à couteaux tirés dans plusieurs dossiers, dont celui-ci. Il y a deux semaines, c’était Québecor qui accusait Bell de l’empêcher d’accéder à ses infrastructures pour installer de la fibre optique. C’était la seconde fois que Québecor critiquait publiquement son compétiteur à ce sujet.

Jointe vendredi, la porte-parole de Bell, Caroline Audet, a réitéré les inquiétudes formulées par Karine Moses. « Malgré toutes les mesures mises en place par Bell pour faciliter le travail des fournisseurs de services Internet, le rythme de demandes d’accès aux infrastructures est famélique, et dans certains cas, inexistant. »

Un échéancier « très court »

En 2018, la CAQ s’était engagée à brancher tout le monde pour 2022, en y investissant 400 millions de dollars. Mais dès les premiers mois du mandat de François Legault, il est apparu que cet engagement serait plus difficile à respecter que prévu. À l’époque, 340 000 résidences étaient privées de service.

Selon les plus récents bilans fournis par le gouvernement, 250 000 résidences de la province n’ont toujours pas accès à Internet haute vitesse.

Selon le président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), Jacques Demers, l’échéancier déjà « très court » donne peu de place à d’éventuels retards. « La promesse, c’est pour l’automne 2022. Et si déjà, à ce stade-ci, les gens pensent qu’on est en retard, va falloir nous informer à quel endroit ça n’avance pas parce que tous les Québécois s’attendent à ça partout. »

M. Demers, qui est aussi maire de Sainte-Catherine-de-Hatley, une petite municipalité en Estrie, appréhende en outre les effets des conflits de l’industrie sur ses membres. « On ne veut pas non plus que ça devienne une guerre d’entreprises entre des concurrents qui utiliseraient les gens qui n’ont pas encore Internet haute vitesse pour faire leur promotion ou pour leurs services. Ce qu’on veut, c’est avancer et on est au-delà des partis-pris pour l’un ou pour l’autre. »

La FQM représente environ un millier de municipalités en région dont plusieurs n’ont pas accès à Internet haute vitesse. Le phénomène, signale M. Demers, touche tout le Québec. À l’exception de la Gaspésie qui est très bien desservie, « il y en a partout », même en Montérégie, non loin de la métropole.

Avec la pandémie, l’école en ligne et le télétravail, l’accès à Internet haute vitesse est plus que jamais prioritaire, dit-il. « On ne peut plus dire que c’est essentiel. Ça passe à un autre niveau, au même titre que d’avoir de l’eau et de l’électricité à la maison. »

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