Cannabis, calmants et détresse aux études supérieures

Les étudiants aux cycles supérieurs vivent un véritable parcours du combattant qui met à l’épreuve leur santé mentale.
Photo: Michel Euler AP Les étudiants aux cycles supérieurs vivent un véritable parcours du combattant qui met à l’épreuve leur santé mentale.

Alcool, tabac, cannabis, calmants et autres drogues plus ou moins dures : le recours aux « substances psychoactives » atteint un niveau préoccupant auprès des étudiants au doctorat, conclut une recherche sur ce sujet tabou dans le milieu universitaire.

Les étudiants aux cycles supérieurs vivent un véritable parcours du combattant qui met à l’épreuve leur santé mentale. C’est long, faire un doctorat. Cinq ou six ans, en moyenne. Et les obstacles sont innombrables. Pour adoucir les fins de journée, une proportion alarmante de doctorants font usage d’une panoplie de substances dites psychoactives, indique cette étude, menée auprès de 1202 candidats au doctorat en France.

« Les études doctorales sont associées à une forte prévalence de la détresse psychologique. Le recours à des médicaments ou à d’autres substances peut devenir une forme de béquille pour passer à travers cette épreuve », dit Vincent Wagner, chercheur à l’Institut universitaire sur les dépendances du CIUSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Il est coauteur, avec quatre chercheurs français, d’une recherche sur l’usage de substances psychoactives chez les doctorants, présentée au congrès de l’ACFAS, au début du mois de mai. Il s’agit d’une rare étude portant sur la consommation de médicaments ou d’autres drogues chez les candidats au doctorat. C’est un sujet rarement discuté dans les facultés, en France comme au Québec, explique Vincent Wagner.

Près d’un répondant sur cinq (19 %) dit avoir fait un usage récent de cannabis, pourtant illégal en France ; 8 % ont recouru récemment à des calmants, ce qui est associé à un « haut niveau de risque ». Le tiers (33 %) ont fait un usage récent de tabac et neuf sur dix (89 %) ont consommé récemment de l’alcool.

Un total de 10 % des répondants disent avoir fait un usage récent de produits encore plus préoccupants : cocaïne, stimulants, hallucinogènes, opioïdes ou autres substances illicites. L’étude a été menée avant la pandémie. L’âge moyen des répondants était de 27 ans.

Vincent Wagner compte approfondir l’étude de la consommation de substances chez les doctorants du Québec. Les données à ce sujet sont extrêmement rares, parce que la consommation passe sous l’écran radar. La détresse psychologique des doctorants, par contre, est très bien documentée : plus de la moitié ont des symptômes dépressifs, quatre sur dix rapportent souffrir d’anxiété, et jusqu’à 20 % disent vivre des malaises, comme des maux de tête, de la nausée ou des difficultés à respirer.

« Pelleter des nuages »

Pas étonnant, dans ces circonstances, que près de la moitié des doctorants (tout dépendant des domaines d’étude) abandonnent avant d’avoir obtenu leur diplôme. « Ils nous arrivent sur le bord de décrocher. C’est un milieu où la culture de performance est très forte », dit Sara Mathieu-C., fondatrice de l’organisme Thèsez-vous, qui accompagne 1500 étudiants aux cycles supérieurs à Montréal (4000 en comptant la communauté en ligne).

La pression peut être insoutenable pour les doctorants, explique Sara Mathieu-C. Les candidats doivent devenir des experts dans leur discipline et rédiger des centaines de pages contribuant à l’avancement de la science. Ils doivent remplir des tonnes de paperasse pour faire des demandes de fonds. Travailler à temps partiel pour gagner leur vie (et souvent celle de leurs enfants).

Les candidats au doctorat vivent souvent de l’isolement : ils se font reprocher de « pelleter des nuages » ou d’être « encore aux études à leur âge ». Leurs proches ne comprennent rien à leur domaine de recherche. Et la relation avec leur directeur ou directrice de thèse devient parfois orageuse.

« Culture de l’intoxication »

La pandémie aggrave tous ces symptômes en forçant les gens à passer 12 heures par jour (ou nuit) devant leur écran. « La relation avec la direction de thèse est une des causes majeures d’abandon, mais une bonne relation peut aussi aider à faire progresser la recherche », insiste Catherine Déri, étudiante en troisième année au doctorat en éducation à l’Université d’Ottawa.

Son projet porte sur la formation des doctorants en vue de leur insertion professionnelle. Elle connaît bien les hauts et les bas des études doctorales. Pour elle, la plus grande difficulté est l’isolement dû à la pandémie. Les discussions de couloir lui manquent terriblement. Ces échanges informels peuvent faire baisser l’anxiété. Pas mal plus que fumer un joint ou gober des anxiolytiques. Toutes les personnes à qui nous avons parlé dans le cadre de ce reportage affirment ne pas faire usage de substances dites psychoactives.

« Il y a quand même une culture de l’intoxication à l’université. Le fait de boire beaucoup [d’alcool] est normalisé », dit Rayane Zahal, doctorante en neuropsychologie à l’Université de Montréal.

Musulmane, elle ne consomme pas d’alcool. Mais son domaine d’étude l’a familiarisée avec des médicaments contre le trouble du déficit d’attention ou contre la dépression, par exemple. Une proportion importante d’étudiants prennent des médicaments de cette nature. Cela peut fausser les données sur la consommation des doctorants. « Il faut faire attention pour ne pas stigmatiser les étudiants qui prennent des antidépresseurs ou des psychostimulants. S’ils en ont besoin pour leur santé, c’est tout à fait approprié. »

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