Engouement pour les fraises locales toute l’année au Québec

La serre de l’entreprise Le Maraîcher André Côté, à Saint-Paul-d'Abbotsford, en Montérégie
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La serre de l’entreprise Le Maraîcher André Côté, à Saint-Paul-d'Abbotsford, en Montérégie

Les plants alignés en rangées. Des gouttières de culture qui rythment leur faim, leur soif. Le feuillage comme des coiffures bien peignées et les fraises qui pendent à la hauteur du regard, rougissantes.

En ce jour de mai dans la serre de David Côté, la température est déjà caniculaire. Et pourtant, les fraises aiment les températures plus fraîches, dit ce maraîcher de père en fils à Saint-Paul-d’Abbotsford, en Montérégie. C’est qu’il faut leur laisser le temps d’accumuler du sucre sans rougir trop rapidement.

Pour la première fois cette année, les casseaux se sont remplis de fraises dès le 14 avril, soit deux mois plus tôt que le lancement habituel de la saison, autour de la Saint-Jean-Baptiste. M. Côté n’a même pas eu à penser à leur commercialisation : « Je savais que je les vendrais toutes facilement. »

« Ça se chicane pour les avoir ! », s’exclame quant à elle Jennifer Crawford, directrice générale de l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec. L’engouement se confirme aussi du côté des producteurs, où les quantités de fraises de serre distribuées demeurent toutefois « marginales » comparativement à celles de champs. Or, une trentaine d’entreprises ont des projets de serres déjà en marche ou qui verront le jour de façon imminente, note Mme Crawford.

« Les fraises de serre vont devenir incontournables », renchérit M. Côté, qui va bientôt doubler sa propre superficie de serres.

Une brève histoire longue

Entre le premier fraisier de jardin planté à l’île d’Orléans au 19e siècle et les 26 000 plants de ces installations modernes qui s’étendent devant nous, les fraises ont fait beaucoup de chemin.

Les fraises telles qu’on les connaît aujourd’hui n’existent que depuis 300 ans, note Yves Desjardins, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval. Il y avait bien sûr de petites fraises des bois ou des champs, très prisées notamment par les peuples autochtones, mais c’est presque par hasard que les plus grosses fraises de jardin sont apparues.

Un plant de fraises de Virginie, vraisemblablement ramené du Québec, s’est retrouvé au Jardin des plantes de Paris, en même temps qu’un plant qui provenait du Chili. « Les plants côte à côte, leurs fleurs se sont croisées naturellement et ont donné naissance à ces fraises plus grosses », explique M. Desjardins, qui s’intéresse à cette culture depuis plus de 30 ans.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir « Les fraises de serre vont devenir incontournables », estime David Côté, maraîcher de père en fils, qui va bientôt doubler sa superficie de serres.

Des plants de cette nouvelle création ont ensuite été ramenés et plantés de ce côté-ci de l’océan, et plusieurs variétés sont nées depuis. « Le goût québécois est une fraise rouge foncé et sucrée, ce sont nos critères », dit Mme Crawford.

Les méthodes de production ont beaucoup évolué dans les dernières décennies, note David Côté, mais la culture en serre n’est « pas très différente » de celle des champs. Il n’y a notamment pas encore de variétés spécifiquement développées pour les serres, puisque les variétés habituelles s’adaptent bien à cet environnement fermé.

Le génome de la fraise des bois a été séquencé en 2010. Il existe donc aujourd’hui des répertoires de gènes — elle en comprend plus que l’humain — dans lesquels des botanistes puisent pour améliorer les croisements.

Le meilleur à venir

Même les fraises américaines à l’allure de polystyrène ont meilleure saveur depuis quelques années. Cette variété a été créée surtout pour résister au transport, à un coût qui reste très avantageux, « même comparativement aux fraises de champs du Québec en plein été », illustre le professeur Yves Desjardins.

Qu’est-ce qui nous sauvera donc de ces fraises ? « Le goût », répond-il sans hésitation.

La rentabilité des serres de fraises reste tout de même à déterminer dans notre climat froid. En France et en Belgique, où la pratique est aujourd’hui très répandue, les températures plus clémentes permettent d’utiliser des serres non chauffées, au creux de l’hiver, alors que d’autres plantes ne pousseraient pas.

Le plus gros producteur mondial, la Chine, possède 100 000 hectares de serres de fraises sur son territoire, où elles sont vendues dans des boîtes-cadeaux et des emballages attrayants.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les entreprises maraîchères du Québec reposent aujourd'hui en grande majorité sur la main d'oeuvre étrangère pour fonctionner, dont plusieurs à longueur d'année. Sur la photo, des travailleurs s'assurent du contrôle des mauvaises herbes entre les rangs de fleurs sur les terres du Maraîcher André Côté.

Ici, la production en serre permet surtout d’étirer la saison et d’amortir certains coûts des autres productions. « C’est aussi pour annoncer le printemps à notre clientèle », affirme David Côté, qui compte par ailleurs mettre des fraises sur les tablettes d’épiceries d’octobre à décembre.

La récolte en serre s’effectue debout et elle est donc moins difficile physiquement, ce qui attire plus de travailleurs locaux, remarque M. Côté, qui fait appel à la main-d’œuvre étrangère comme la majorité des maraîchers du Québec.

Ses serres sont chauffées au gaz naturel et coûtent moins cher en électricité que des cultures de tomates ou de poivrons par exemple. « Mais il faut suivre les fraises de très près pour qu’elles produisent, précise-t-il, et avec des connaissances techniques avancées. »

Elles sont en effet capricieuses et sujettes aux moisissures. Plusieurs des maladies et des champignons qui les gâtent proviennent du sol, et la culture en serre permet donc d’utiliser moins de fongicides, rappelle M. Desjardins.

David Côté pratique quant à lui la lutte intégrée. Il recourt à des prédateurs naturels comme des insectes ainsi qu’aux biopesticides utilisés dans les cultures certifiées. « Il y a déjà beaucoup de produits disponibles. Au Québec, on apprend très vite », conclut-il, en mangeant les plus beaux spécimens directement des plants.

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