Dorloter ses vaches laitières jusqu'au bout

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nicolas Hamelin pose avec son chien devant sa ferme de Lac-aux-Sables. Il a vendu toutes ses vaches en 2019.

Ti-cœur, la vieille Caro ou Princesse avec sa houppette. Jean Croteau donne un nom à toutes ses vaches, mais il a quand même ses préférées. Il y a déjà 40 ans qu’il a fait sienne cette ferme laitière de Saint-Prosper-de-Champlain, en Mauricie, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Trois-Rivières.

Mais c’est décidé, M. Croteau vend ses vaches. Petit à petit, le troupeau de 115 têtes s’efface peu à peu de l’étable. Il s’en détache par petits lots, et choisit à qui il les vend.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean Croteau et sa fille Alexandra ont pris la dure décision de se départir du volet laitier de leur ferme de Saint-Prosper-de-Champlain. Petit à petit, le troupeau de 115 têtes s’efface peu à peu de l’étable.

Comme si elle pressentait les choses, sa favorite, Kate, approche son museau, réclamant des caresses. « Celle-là, ma colleuse, je pense que je lui ai trouvé un bel endroit à l’île d’Orléans », confie l’homme de 58 ans.

Quand sa fille, Alexandra, sa relève, lui a annoncé qu’elle laissait tomber le volet laitier de la ferme familiale, le coup a été dur. « Ç’a été quelques semaines de larmes », raconte sa fille. « J’espère que vous n’êtes pas là pour prendre une photo de moi qui pointe une vache en braillant », ajoute le père sur le ton de la blague. De petites fermes démantelées ou reconverties, Jean en a vu des tonnes. Il avait l’espoir d’y échapper.

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C’est le nombre de vaches que comptaient en moyenne en 2020 les fermes laitières du Québec, comparativement à 54 vaches au début des années 2000.

À quelques kilomètres plus au nord, à Lac-aux-Sables, Nicolas Hamelin a déjà vendu toutes ses vaches. D’un seul coup, l’étable s’est vidée en septembre 2019. Le père de 44 ans dorlotait son troupeau depuis 22 ans, mais devant l’épuisement, il a pris la décision de quitter le volet laitier.

« J’ai toujours adoré mon métier, je ne regrette absolument rien. Quand tu te lèves le matin pour aller traire et qu’il n’y a pas un son… et qu’il y a le contact avec les animaux », raconte-t-il. Mais il ne cache plus que, projet par-dessus projet, chaque tâche devenait un fardeau. « Je travaillais de 4 h du matin à 6 h du soir, et il y avait encore des rapports à faire après. Ça devenait une autre job. »

En plus des deux traites quotidiennes, de la culture des fourrages et d’autres plantes, du maintien de tous les équipements, M. Hamelin avait commencé un autre projet d’élevage, de rénovation de l’étable et de construction de la maison familiale. « On est du monde de projets », dit-il, en souriant.

Un mode de vie

« Ces décisions-là ont été vraiment crève-cœur », souligne Frédéric Jacob, ami des deux hommes et lui-même producteur laitier à quelques kilomètres, à Saint-Stanislas-de-Champlain.

Frédéric, c’est aussi lui, la main tendue de l’agriculteur : sa lettre ouverte, largement publiée par des médias, a fait sonner son téléphone pendant des semaines. Le déclencheur fut cette fameuse controverse autour du beurre, surnommée le « buttergate ».

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Frédéric Jacob, un producteur laitier de Saint-Stanislas-de-Champlain

« Je vous entends du fond de mon rang », écrivait-il en début de texte.

On y est, au fond de son rang, et son cri du cœur pour défendre sa passion et son mode de vie ne s’essouffle pas. « Je ne connais pas un seul producteur qui n’aime pas ses vaches. Si tu n’es pas amoureux de tes animaux, tu arrêtes vite, il y a beaucoup trop d’ouvrage », dit-il.

Dans les dernières années, en plus des impératifs de la ferme elle-même, l’image que les gens ont des producteurs lui est rentrée dedans. Il est « tanné » d’être montré du doigt, de se faire traiter de « pollueur », d’être mis au banc des accusés. Justement, la semaine dernière, à une émission de grande écoute, « deux citadins “qui jardinent un peu” parlaient des vaches comme si on les gavait ou qu’on les forçait à manger. C’est pas ça du tout ! » lance, indigné, le grand gaillard de 48 ans.

Jean Croteau l’a entendue aussi, cette entrevue. Des bribes seulement, « mais quand tu passes des coups durs, cette désinformation est la couche de trop », admet-il. Il n’a jamais négligé les soins, allant jusqu’à l’acupuncture pour soigner une vache qui avait mal aux pattes. Sa vieille Caro, une vache de 18 ans, ils l’ont enterrée dans la cour. « On ne voulait pas l’envoyer dans une fosse commune », explique Alexandra Croteau.

Je ne connais pas un seul producteur qui n’aime pas ses vaches. Si tu n’es pas en amour avec les animaux, tu arrêtes vite, il y a beaucoup trop d’ouvrage.

 

Eux aussi, disent-ils, travaillent corps et âme pour réduire la dépendance à des systèmes qui nous dépassent tous. Au Québec, c’est d’ailleurs entre 80 et 90 % de la nourriture donnée aux vaches qui est produite dans la ferme même.

Durant l’entrevue dans son étable, M. Croteau en prend une pleine poignée. « Regarde, ça sent bon. On ne cache pas ce qu’on donne à nos vaches. » Dans ses mains, un fourrage cultivé sur la terre adjacente, additionné notamment de grains de maïs et de tourteaux de soya, un produit récupéré après l’extraction de l’huile dans les fèves de soya.

Des reconversions

Un matin, Nicolas Hamelin a finalement compris que c’était trop, il était en burn-out. « On était rendus pas assez gros, mais pas assez petits. On était sur le bord de faire un investissement de 200 000 $ pour changer l’alimentation, mais on a dit : “On arrête tout” », raconte-t-il.

Le quota laitier étant très difficile à obtenir, ce droit de production étant plafonné au Québec, il avait déjà commencé à se diversifier en commençant l’élevage de lapin. Il a pu commencer à dégager un certain revenu au bout d’un an seulement. « Ça aurait pris cinq ans avant d’avoir un revenu équivalent avec le même investissement dans les vaches laitières », dit-il.

Sa vie agricole se poursuit donc aujourd’hui avec les lapins, ce qui lui permet de garder sa connexion au territoire. Il est, à nouveau, rempli de projets pour trouver des débouchés aux lapins. « On ne veut pas que ce soit un produit de luxe. S’il est bien distribué, c’est pour tout le monde. »

Contrairement à plusieurs confrères, Jean Croteau avait une relève agricole bien assurée. Sa fille est aussi passionnée que lui, mais elle a aussi choisi la diversification. Elle mise maintenant sur une petite production de bœuf, de chevreau et d’œufs dans des circuits commerciaux les plus courts possible.

La jeune maman ne voulait pas creuser davantage la dette de la ferme, et la pression financière était forte : « Les états financiers ont pas mal été dans le rouge dans les cinq dernières années. Dans ce temps-là, tu te dis : “On travaille 70 ou 80 heures par semaine pour quoi ?” »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Roxanne Fortin Marchand travaille depuis cinq ans à la ferme de Frédéric Jacob.

Pas que Jean Croteau soit unmauvais gestionnaire, mais il en faut peu pour faire basculer les colonnes comptables. « Tu es toujours à une bad luck d’être dans les dettes », dit-il. Ils ont notamment essuyé d’importantes pertes, « à six chiffres », à cause de problèmes de tensions parasites, un phénomène de courant électrique auquel les vaches sont beaucoup plus sensibles.

Il aurait fallu réemprunter pour remettre le volet laitier à flot, et aussi idéalement augmenter la taille de la production.« Soit tu grossis, soit tu meurs. Mais on n’avait pas envie que nos vaches deviennent des numéros », explique Alexandra Croteau.

Puis, il y avait aussi l’envie de faire les choses différemment, de tendre vers une production plus biologique, tant pour la plus-value sur le marché que par souci de préserver le territoire. M. Croteau se dit d’ailleurs témoin d’un environnement qui change à vue d’œil. « Quand on se promenait dans les champs, les lisières, les rivièresavant, on voyait toutes sortes de bibittes et de petits animaux. On ne les voit plus. On le voit que ça a changé, on est aux premières loges. »
 

Une image malmenée


« On reçoit des briques sur la tête, mais on est dans une situation intenable. Est-ce que la société québécoise en 2021 veut encore de l’agriculture ? » lance Frédéric Jacob, qui nous entraîne à son tour dans son étable.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Frédéric Jacob a récemment transmis une lettre à plusieurs médias pour lancer un cri du cœur et défendre sa passion et son mode de vie.

Les vaches circulent à leur guise dans la partie neuve de ces bâtiments, en stabulation libre. Elles s’approchent à tour de rôle d’un robot de traite ultramoderne placé au centre de la grande pièce aérée. Une petite mangeoire avec une nourriture un peu plus spéciale les attire — « des gâteries », précise M. Jacob. Quand une vache s’installe, un bras automatique, une trayeuse, s’approche alors de son pis pendant l’alimentation.

Tout près, une autre bête se masse le cou sur une grosse brosse rotative, elle aussi actionnée automatiquement. « La brosse les relaxe », dit M. Jacob. Cette même vache s’approche, pelage luisant et museau curieux : « Il y en a des plus sociables que d’autres. »

Après 110 ans de production laitière, il est de la quatrième génération. « Et peut-être la dernière, dit-il. Oui, on a l’impression d’être une espèce en voie de disparition. »

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