La pandémie a un goût amer pour les restaurants et les bars

Dans l'espoir d'augmenter l'achalandage sur les terrasses, la rue Crescent, à Montréal, est piétonne depuis samedi.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Dans l'espoir d'augmenter l'achalandage sur les terrasses, la rue Crescent, à Montréal, est piétonne depuis samedi.

Une promenade sur les grandes artères marchandes de Montréal permet de constater ce que les gérants de restaurants et de bars affirment sans réserve : les temps sont particulièrement durs dans leur secteur économique.

Rue Crescent, au cœur du centre-ville, les terrasses commencent très doucement à s’animer sur l’heure du dîner. De manière générale, c’est loin d’être aussi occupé qu’avant, confirme Lae Schmidt, une gérante du resto-bar Wainsteen & Gavino’s.

La rue est piétonne depuis le début du week-end et la mesure a porté ses fruits. Les deux derniers jours ont été « les plus occupés » depuis la réouverture il y a environ un mois, confie-t-elle à La Presse canadienne. Ça a fait une « très grosse » différence, d’autant plus que « les gens veulent manger à l’extérieur » sur la terrasse.

Plusieurs employés sont découragés, relate-t-elle. Tous essaient de garder le moral et le sourire, même s’il est parfois impossible à voir derrière leur masque, ce qui représente, dit-elle, un problème dans ce secteur économique qui s’efforce de faire vivre une expérience.

Non loin de là, dans un autre resto-bar, un gérant qui n’est pas autorisé à parler aux médias a confié que la situation est difficile tant pour les finances de l’établissement que pour le moral. « Des employés pleurent », lance-t-il.

La situation actuelle représente « énormément de défis à surmonter, reconnaît François Meunier, le vice-président aux affaires publiques de l’Association Restauration Québec. Il ne faut absolument pas tenir pour acquis que la réouverture des salles à manger […] nous permet d’affirmer qu’on est sorti de l’auberge, bien au contraire. »

Les trois mois de fermeture durant le confinement ont été « une catastrophe » et ont fait « énormément de dommages », note-t-il. Le fait de ne pouvoir opérer qu’avec une fraction de la capacité normale a également des conséquences importantes.

Selon un sondage mené par l’association, 61 % des exploitants affirment qu’ils devront fermer leurs portes si les règles de distanciation et les mesures d’aide gouvernementales restent les mêmes au-delà de Noël.

Mais là où la situation est incroyablement difficile, c’est dans les foires alimentaires du centre-ville. Au Centre Eaton, le nouveau Time Out Market, qui avait ouvert en grande pompe peu avant la pandémie, a considérablement réduit ses heures d’ouverture, si bien que ses restaurants ouvrent désormais à midi tous les jours.

Une situation qui n’est pas surprenante, selon M. Meunier, qui mentionne que de nombreux restaurants ferment plus tôt ou ne sont carrément pas ouverts le midi.

Rareté des clients

Les allées du centre commercial sont particulièrement silencieuses en ce dimanche sur l’heure du midi. Dans une autre section, de nombreux comptoirs étaient aussi fermés.

Debout en guerrier, Nur Nobi, un employé du restaurant moyen-oriental Basha, constate à quel point c’est calme. « On attend les clients, mais il n’y en a pas beaucoup », dit-il.

Les loyers sont « extrêmement chers : 16 000 $ par mois », souligne Irene Poon, copropriétaire du comptoir voisin de cuisine japonaise Edo. Elle se désole de constater que « certains jours, nous ne faisons que 200 $ de ventes ».

« À l’ouverture, les clients étaient excités de revenir, constate-t-elle. Après une ou deux semaines, il n’y avait presque plus personne. Depuis la semaine dernière, avec l’obligation de porter le masque dans le centre commercial et les vacances de la construction, il y a encore moins de clients. »

Mme Poon affirme qu’elle tente tant bien que mal de rester positive et qu’elle se croise les doigts pour qu’un vaccin soit rapidement disponible ou que les gouvernements se montrent plus généreux.

Mais c’est difficile : ses clients sont habituellement des étudiants, des touristes et surtout des employés des tours de bureaux et ils ont largement déserté le centre-ville, notamment en raison du télétravail.

Seulement 5 % des travailleurs se rendaient au centre-ville avant que Québec n’autorise le retour graduel dans les bureaux, selon la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. À ce coup dur, il faut ajouter que la métropole prévoit accueillir à peine un million de touristes cette année, plutôt que les 11 millions qui s’y rendent normalement, sans compter l’annulation des événements sportifs et culturels, dont les nombreux festivals.

« Ça ne peut qu’avoir des conséquences immenses, résume M. Meunier en entrevue. On ne peut pas penser que les gens vont retrouver un minimum de fréquentation uniquement avec les résidents du quartier. »

La situation semble heureusement moins désastreuse dans les quartiers résidentiels. Sur Le Plateau-Mont-Royal, le restaurant L’Avenue n’a pas perdu grand-chose de la longue queue qui longeait autrefois l’établissement à l’heure du brunch. La file a même l’air plus longue parce que les gens doivent être à deux mètres, ironise Louka Bédard, la gérante.

Elle reconnaît cependant que c’est « assurément » moins occupé parce qu’il y a beaucoup moins de tables en raison des règles de distanciation, et elle estime même avoir de la chance que le restaurant soit encore en activité.

Et les groupes importants sont une histoire du passé. C’est désormais surtout des familles, des amis et des personnes qui habitent ensemble.

Comme plusieurs autres gérants rencontrés, Mme Bédard remarque d’importantes variations dans la fréquentation du restaurant. « Les clients réguliers sont revenus en force la première semaine. […] Et ensuite, il y a eu un petit creux, mais ça s’est stabilisé. Surtout depuis le port du masque, les gens ont moins peur. »

Le port du masque obligatoire n’est d’ailleurs pas une source de friction avec les clients, fait-elle valoir. Ils le mettent lorsque les employés leur rappellent que ce n’est pas optionnel.

L’arrestation fort médiatisée d’un client récalcitrant le week-end dernier serait un cas isolé, selon plusieurs commerçants rencontrés. « En général, ça se passe très bien, raconte François Meunier. Tout le monde fait énormément d’efforts. »

Quant à la fermeture de l’avenue du Mont-Royal à la circulation automobile, la mesure n’a pas eu l’effet négatif que redoutait Mme Bédard en raison des difficultés à se stationner.

« Les gens viennent quand même. Ils se stationnent, ils marchent, ils magasinent », témoigne-t-elle tandis que les piétons déambulaient en un flot constant. Chose certaine, « tout le monde est vraiment content de sortir après trois ou quatre mois d’être chez eux ».

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