L’industrie du cochon aux prises avec un bouchon

Le président des éleveurs de porcs du Québec, David Duval, lui-même propriétaire de cinq fermes porcines dans la région de Wickham
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le président des éleveurs de porcs du Québec, David Duval, lui-même propriétaire de cinq fermes porcines dans la région de Wickham

En cette période de confinement, les animaux de boucherie continuent de voyager souvent bien plus que ceux qui les consomment. À Stanstead, près de la frontière avec le Vermont, les porcs élevés par Christian Gérard partent en camion, à raison d’environ 1000 par semaine, en direction d’un abattoir situé à Rivière-du-Loup, soit à près de 500 km. L’élevage de Christian Gérard, réparti dans différents bâtiments, compte 50 000 groins.

Chaque semaine, ce sont 170 000 cochons qui sont abattus au Québec, explique Jean Larose, directeur général de la Fédération des producteurs de porcs du Québec. Depuis le début de la crise, la situation est en dents de scie pour cette industrie qui carbure avec des milliers d’êtres vivants. Un bouchon s’est créé. Comment le faire sauter désormais, se demande-t-elle ?

L’abattoir Atrahan à Yamachiche, un des principaux pour le porc du Québec, a dû fermer un moment en raison de la COVID-19. Les abattoirs de Saint-Esprit et de l’Ange-Gardien ont réduit leur production afin de mettre en place des protocoles, histoire de prévenir la propagation de la pandémie.

Quelques milliers de porcs arrivés à maturité se sont donc retrouvés en surplus, tandis que les nouveaux venus, prévus pour les suivre, se sont retrouvés coincés au milieu d’une chaîne soudain rompue. Il n’y avait soudain plus de place pour eux.

« Souvent, ce sont des étudiants qui prennent la relève l’été dans les abattoirs, explique au Devoir David Duval, le président des éleveurs. Il faut trouver à les former. Et on ne peut pas leur expliquer où couper en étant bien loin d’eux. » Aussi la spéculation est-elle grande sur ce qui va arriver, dit-il, « même si la demande est très forte du côté de la Chine, qui est prête à payer trois fois le prix de ce qu’on pourrait vendre ici ».

En dents de scie

En Ontario, la fermeture d’abattoirs a obligé à détourner la production habituelle vers d’autres boucheries, dans l’Ouest canadien, ce qui a entraîné des soubresauts.

« Au Québec, tous les abattoirs sont rouverts », confirme Jean Larose au Devoir. Mais ils ne fonctionnent pas pour autant au même rythme qu’avant. L’ensemble de la chaîne n’a pas retrouvé sa fluidité, avec le résultat que des porcs à maturité se retrouvent encore hors circuit. Que faut-il en faire ? « Il n’y a pas eu d’euthanasies de porcs au Québec, même si on avait des scénarios. Mais on va commencer à l’envisager, pour être honnête », dit le directeur de la Fédération des producteurs de porcs du Québec.

Les producteurs sont inquiets. Surtout les plus petits, ceux liés à des organisations familiales. Près du village de Saint-Camille en Estrie, Sébastien Pagé, 34 ans, a repris la ferme familiale. Il possède 4500 truies qui fournissent chaque année 120 000 porcelets à cette industrie. « C’est pas facile. J’ai perdu mon contrat de vente parce que mon acheteur en Ontario a été forcé d’arrêter, à cause de la pandémie. Là, je cours pour vendre mes porcelets. En ce moment, je perds 25 000 $ par semaine. » Sera-t-il forcé d’abattre des porcelets s’il ne trouve pas vite preneur ? « C’est le dernier recours. On n’a jamais fait ça avant. » Mais à ce rythme, il dit ne pouvoir tenir que trois semaines.

Vulnérables

Aux États-Unis, sur lesquels le marché du porc québécois est aligné, le tiers des abattoirs voués au marché du porc sont fermés en raison de la pandémie. Ces fermetures des abattoirs ont rendu le pays vulnérable à un manque de viande d’ici quelques semaines, estime le groupe Bloomberg. « C’est sans précédent », constate Brett Stuart, le président de la firme de Denver Global AgriTrends, cité par Bloomberg, en expliquant qu’il s’agit d’une situation où les producteurs risquent de perdre leur chemise tandis que les consommateurs se retrouvent dans une situation où le prix de la viande pourrait grimper en flèche.

La Fédération des producteurs de porcs du Québec suit de près les mesures avancées par le gouvernement fédéral américain en cette matière. « Des producteurs ne peuvent plus rien faire avec leurs porcs. On a laissé entendre lundi que les États-Unis pourraient favoriser l’euthanasie. Et là, le marché s’est mis à grimper… On est dans l’émotion. Ça pourrait en effet avoir pour conséquence de faire baisser les niveaux d’approvisionnement », explique Jean Larose, bien qu’à son avis aucune pénurie n’est à prévoir.

« Les prix explosent », confirme le président des éleveurs, David Duval, même s’il lui semble difficile de prévoir ce qui va arriver. En tout cas, « l’offre pourrait désormais être plus serrée », estime la Fédération des producteurs de porcs du Québec. Autrement dit, une augmentation des prix est à prévoir, tant aux États-Unis qu’au Canada. « Il y a des producteurs pour qui ça va être difficile. On est bien conscient de ça », dit David Duval, le président des éleveurs.

D’autres n’ont pour l’instant pour ainsi dire pas été touchés. Les porcs de Christian Gérard se retrouvent, par l’entremise des Viandes le Breton, un des plus grands producteurs du Québec, sur les différents marchés nord-américains, en particulier du côté des États-Unis. « L’abattoir avec lequel nous faisons affaire à Rivière-du-Loup est spécial », dit l’éleveur. « Il ne traite que des animaux élevés sans antibiotiques et élevés au grain végétal. » Sa production n’a pas été touchée par la COVID-19, dit-il.

À voir en vidéo