Le virus du commerce local

En France, mais cela se vérifie sans doute au Québec également, les consommateurs font une plus grande place au magasin de proximité.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En France, mais cela se vérifie sans doute au Québec également, les consommateurs font une plus grande place au magasin de proximité.

Depuis mars dernier, Vincent Chabault, comme des millions de Français, ne sort plus de chez lui que pour aller au magasin le plus proche. Dans cette optique, ce sociologue de la consommation, qui vit à Paris et qui vient de lancer le livre Éloge du magasin. Contre l’amazonisation chez Gallimard, croit à une possible résurgence du commerce local, après la crise du coronavirus.

Cette hypothèse trouve un écho dans la consigne lancée par le premier ministre François Legault, lors de son point d’information quotidien, pressant les Québécois d’acheter le plus possible de denrées locales pour faire face à la récession économique. Et dans la création de son Panier bleu.

Selon Vincent Chabault, interviewé par Le Devoir il y a quelques jours déjà, cette crise pourrait voir émerger une nouvelle conscience des consommateurs envers les produits locaux. « L’acte de consommation est un acte politique et le citoyen devra comprendre ça », dit-il.

Le capitalisme va résister, mais il peut se déployer d’une nouvelle manière

Et si Amazon continue de livrer des produits en ligne aux Français, malgré des retards, ceux-ci n’y font pas encore d’achats alimentaires, alors que cela commence à être le cas aux États-Unis, par exemple. Les Français sont sensibles aux conditions de travail que cette entreprise impose à ses employés en France.

« Dans les entrepôts en France, ils [Amazon] ne protègent pas leurs salariés. Ils continuent de les faire travailler. Il n’y a pas de masques, pas de gel », dit-il.

De plus, « Amazon ne paye qu’une partie de ses impôts, parce qu’une partie de son activité est domiciliée au Luxembourg ».

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À l’heure actuelle, les librairies françaises, qui ne sont pas considérées comme un service essentiel, sont tenues de fermer alors qu’Amazon peut continuer de livrer des livres à domicile, ce qui constitue « une compétition déloyale », dit-il. Avant la crise, 10 % des Français achetaient sur Amazon, contre 14 % des Américains, 18 % des Anglais et 30 % des Chinois.

Soigner la proximité

Parallèlement, les Français ont davantage recours à ce qu’ils appellent les « drive ». C’est un service offert par des marchés d’alimentation de grande surface par lequel l’épicier rassemble la commande pour vous et la livre à domicile. « Depuis deux semaines, ce qu’on observe, c’est que la place du drive explose, mais que le magasin de proximité gagne des parts de marché. Le magasin de proximité profite aussi parce que les gens n’ont pas le droit d’aller loin de chez eux », constate Vincent Chabault.

En ce moment, les Français doivent fournir l’une des quatre raisons suivantes pour sortir de chez eux, sous peine d’amende : ils sortent pour se procurer des biens de première nécessité, pour des déplacements familiaux, par exemple pour assurer une garde partagée d’enfant, pour des raisons de santé ou pour promener un animal de compagnie.

Depuis mardi, chaque Français doit justifier par écrit chacune de ses sorties. Dans ce contexte, la promenade au magasin devient un moment convoité de la journée. « Il y en a qui fragmentent leurs courses pour avoir l’autorisation de sortir plus souvent », raconte M. Chabault. On reste moins longtemps au magasin, mais on essaie d’y aller plus souvent. Dans les commerces locaux qui demeurent ouverts, les files d’attente s’allongent.

Dans un contexte de fermeture massive des commerces et de crise économique, Vincent Chabault affiche un optimisme étonnant. Certains commerces devront fermer, reconnaît-il. « Ils auront de l’aide des pouvoirs publics et de l’Europe, mais ça ne sera pas suffisant. »

« Le capitalisme va résister, mais il peut se déployer d’une nouvelle manière », croit-il.

Aux optimistes qui croient que la crise peut changer suffisamment les habitudes des consommateurs pour pallier l’autre menace imminente, celle de la crise climatique, il exprime de nombreuses réserves.

Tandis que certaines villes de Chine ont vu pour la première fois depuis longtemps un coin de ciel bleu durant leur quarantaine, la consommation de masse et le smog devraient reprendre de plus belle, croit-il.

« Il y a de plus en plus de Français qui veulent consommer mieux et moins. […] Mais attention, je suis très méfiant comme sociologue de la consommation. D’un côté, il y a des opinions et de l’autre, des habitudes contradictoires. C’est ce qu’on appelle le green gap », dit-il.

Même si la propagation du coronavirus est intimement liée à la mondialisation, il croit que le tourisme de masse, les croisières et la circulation aérienne pourraient reprendre de plus belle dès que les effets de la crise seront derrière.

Éloge du magasin. Contre l’amazonisation

Vincent Chabault, Gallimard, Paris, 2020, 175 pages